Tout le monde me conseille de partir. Pas par la Sibérie, mais par la Finlande, dont la traversée n’est pas longue. Peut-être les événements s’y apaiseront-ils. Mais il faut auparavant la fameuse petite carte verte qui donne le droit de sortir.
En quittant l’ambassade je rencontre des camarades et ensemble nous nous dirigeons vers la place du Palais. Dans la rue on crie des journaux allemands qui mettent en manchette des annonces de victoires.
L’ambassade d’Angleterre est sur ma route. J’y entre pour tâcher d’y apprendre quelque chose.
Je n’y trouve personne. J’ai même l’impression que c’est déjà inhabité. Les Anglais seraient-ils partis?
En quittant le palais de l’ambassade nous croisons l’ex-grand-duc Constantin Constantinovitch. Il est vêtu comme un homme des dernières classes.
Mais il paraît avoir copieusement bu. La parole est pâteuse, le visage coloré. A des passants il explique très haut que les événements sont satisfaisants et que les Allemands vont restaurer l’empire.
Quand je pense qu’hier au soir, encore, je relisais, à la maison, un numéro d’un magazine parisien, Je sais tout, je crois, qui consacrait au grand-duc Constantin tout un article, le montrait ami de la France et au sommet de la hiérarchie de toutes les Russies, publiant des photographies de lui, en compagnie de nos grands personnages de la politique et de l’armée.
Quel contraste!... Son fils est là, déchu, pris de boisson et maudissant la France.
Nous continuons notre route. De beaux hydravions évoluent au-dessus de nos têtes et viennent se poser gracieusement sur la Newa glacée.
Je serais bien embarrassée pour dire qui, exactement, peut monter ces appareils, si ce sont des bolcheviks ou des militaires, ou des amateurs, et même si ce sont des Russes.