Lounatcharsky était absent. Mais j’ai eu la chance de rencontrer Mᵐᵉ Kamenieva, sa secrétaire, qui a tous pouvoirs.
Elle accéde à ma demande fort aimablement et m’offre même de m’emmener avec elle jusqu’au comptoir des théâtres où le permis me serait délivré.
Nous montons dans un traîneau qui a l’air antédiluvien et nous causons.
Mᵐᵉ Kamenieva est le véritable type de la nihiliste russe tel qu’il est dans les Oiseaux de passage.
Très brune, les yeux très grands, les cheveux nattés au-dessus des oreilles, le teint brun également, l’impression énergique.
Ce n’est pas une femme. C’est une «idée». Elle est vêtue de noir; une très grande broche en argent représentant la tête de mort symbolique ferme son corsage.
Elle parle bien français. Elle a d’ailleurs habité Paris plusieurs années.
Sa voix est énergique, bien timbrée.
Comme je lui fais remarquer qu’avant les bolcheviks Petrograd était une ville sûre et qu’on ne craignait pas de se faire dévaliser en sortant le soir, ce qui est terriblement fréquent en ce moment, elle me répond, d’une voix très calme:
«—Avant nous, vous vous faisiez dévaliser moins brusquement, mais plus complètement, dans un bel établissement qui porte le nom de banque, où l’on vous prenait en bloc votre argent.