Mais ils ne parviendront pas à ralentir les battements de ce sublime cœur.

O mon Paris! Quand je songe que je vis parmi tes assassins, parmi ce peuple qui n’a que cette phrase à la bouche: «Nous avons honte d’être Russes!» Eh bien! que diable, agissez! S’ils agissaient tous ceux qui disent penser ainsi, il y aurait au moins une preuve de leur sincérité.

«Allons, mes amis, encore un verre de cognac et vive la France! Quel dommage que je ne puisse pas aller à Paris! Est-ce qu’il y a du pain blanc chez vous? Non. C’est bien ennuyeux, on m’a dit pourtant qu’on y mangeait des gâteaux, et voilà le même qui disait avoir honte de sa nationalité, mais qui oubliera ses scrupules lorsqu’il s’agira d’aller s’amuser et se goberger à Paris, et les Allemands sont à 14 kilomètres d’Amiens, et la capitale du monde est menacée. Nitchevo. Où pourrions-nous finir la soirée? On n’a que l’embarras du choix. Ce n’est que mascarades, cabarets, théâtres. Allons à Bi-Ba-Bo! Ce maître d’hôtel me connaît, nous recevrons peut-être quelque chose à boire. Poïdiom! allons.»

Et serait-ce une simple coïncidence? Serait-ce voulu, au contraire? Petrograd est calme ce soir, sans coups de feu, sans tumulte, sans pillage. On dirait que la vie reprend un peu. Des restaurants ont fait le tour de force de rouvrir. On paie pourtant bien assez cher chez Contant, où la bouteille de vin qui, de 3 roubles était montée à 75, atteint aujourd’hui 225 roubles. Un pourboire de 15% est obligatoire sur toutes les dépenses.

Il n’y a pas que les restaurants et les théâtres. Les lieux de plaisir ne sont pas fermés, cabarets, salles de danse, oui, de danse. Il y a des gens qui dansent en des temps pareils.

A Bi-Ba-Bo, il y a des gens qui font la fête... C’est d’ailleurs un cabaret clandestin, situé dans une cave, décorée de façon amusante, et à laquelle on accède en suivant une ruelle napolitaine éclairée par des lanternes vénitiennes.

On paye un droit d’entrée de vingt roubles en se recommandant d’un client. Le patron daigne, pour trois cents roubles, vous servir une bouteille de mauvais vin de Crimée dans une théière, avec des tasses en guise de verres.

Si les gardes rouges surviennent, on s’empresse de faire disparaître le liquide dans le gosier, car la consommation du vin est interdite, sous menace d’emprisonnement.

Pendant ce temps, des commissaires bolcheviks se saoulent légalement dans des cabinets particuliers, et parfois, flegmatique, le patron vous murmure à l’oreille:

«—Aucun danger ce soir; tant que vous voudrez. Le commissaire X... est ici.»