Alors Œnothéa, les fèves émondées, prélève un peu de viande puis, comme elle se propose, avec sa fourquette, de replacer dans le charnier ce museau de porc, évidemment contemporain de son jour natal, voici qu'elle rompt un escabeau mangé aux vers dont elle suppéditait la mesure de sa taille et qui, sous le poids de la dame écrasé, la dépêche au mitan du foyer. Le goulot de la cucuma vole en pièces; l'eau chaude éteint le feu convalescent. Œnothéa se brûle même le coude à la braise d'un flambart et fait voler un nuage de cendre qui lui barbouille la face ignoblement. Epouvanté, je me dresse et relève la duègne, non sans quelque risée. Au même instant, et pour que rien ne mette en retard le sacrifice, elle, dans le voisinage, s'en va quêter du feu. Comme alors, je gagnais l'humble porte de la casa, voici que trois jars sacrés, dont c'était, je pense, la coutume de quémander vers midi à la vieille leur pitance journalière, font irruption contre moi et m'entourent, fort énervé de leur strideur immonde et colérique. L'un dilacère ma tunique, l'autre dénoue un lacet de mes chaussures, le troisième enfin, conducteur et maître des sévices, n'hésite pas à pincer ma jambe de son bec denté comme une scie. Oublieux alors des bagatelles, j'extorque un pied au guéridon; je m'escrime ainsi armé contre l'animal très belliqueux et, non rassassié par un coup débile, je pousse ma vindicte jusqu'au trépas de l'oison.

Tel Herculès, je pense, les Stymphalidès réduites par son art,
Pourchassa dans le ciel et, fluentes de sanie,
Les Harpyes, quand s'imburent de venins, ô Phinéus,
Tes repas fallacieux. Frémit l'éther épouvanté
De hurlements insolites. Dans ces royales demeures du ciel, on vit
Les portes d'or vaciller sur leurs gonds.

Je laisse ma victime achoppée et les membres résolus. Çà et là, ses compagnons dévoraient une à une les fèves éparses dans tous les coins de l'aire. La mort du chef, apparemment, fut la raison pourquoi ils s'en revinrent dans leur temple. Me gaudissant de la proie en même temps que de la revanche, au pied du lit je fourre l'oison mort et baigne de vinaigre ma d'ailleurs peu profonde blessure dans le gras du mollet. Puis, craignant une engueulade, je forme le dessein de m'en aller. Je ramasse mes nippes et me mets en devoir de quitter la cella. Je n'en avais pas même franchi le seuil que j'aperçois Œnothéa s'amenant avec du feu sur une tuile. Je rebrousse tout net et, laissant ma tunique, je fais, devant la porte, celui qui guette son retour. Elle pose le feu, colloque dessus un tas de roseaux secs, puis, les ayant couverts de bûches en grand nombre, elle s'excuse de m'avoir fait attendre sur ce que sa commère ne l'avait congédiée qu'après avoir séché les trois libations prescrites.—Et toi, dit-elle, qu'as-tu fait pendant mon absence? Mais, où sont les fèves?» Moi qui pensais m'être honoré d'un exploit digne de louanges, dans tous ses détails je lui narre le combat et, pour lénifier sa tristesse, je lui propose l'achat d'un autre jars. Mais, à l'aspect du défunt, voilà qu'elle pousse des cris si aigus et si bien imités qu'on eût pu croire derechef qu'une troupe d'oies envahissait le taudis. Eberlué par ce vacarme et décontenancé par l'imprévu de mon crime, je lui demande la cause de son emportement et pour quel motif elle s'apitoie autrement sur son jars que sur ma personne.

Mais elle, frappant ses mains:—Scélérat! dit-elle, et tu parles! Tu ne sais donc point quel attentat effroyable tes mains sacrilèges ont commis! Celui que tu viens d'occire était le délice de Priapus, un jars très duisant à toutes les matrones. C'est pourquoi ne t'avise pas de regarder ta faute comme une babiole. Si je te dénonçais aux magistrats, ce serait la potence. Par toi, fut de sang ma demeure pollue, ma demeure inviolée jusques à ce moment. Par ton fait, celui de mes ennemis qui voudra s'en donner la peine me fera bannir du sacerdoce.»

Elle geint et de sa tête branlante arrache les poils gris.
Elle déchire ses joues, et l'averse ne défaille de ses yeux.
Mais, tel que par les vallons un fleuve torrentueux
Bondit, quand ont pris fin les neiges maussades, languide, Auster
Ne souffre pas le gel sur la terre délivrée:
Tel à plein jet, son masque ruissela et, d'un profond
Gémissement, sa gorge, par les murmures houleuse, retentit.

Alors:—De grâce, dis-je, modère tes clameurs; moi, pour un oison, je te donnerai une autruche.» Elle demeurait assise sur son lit, (moi, toujours stupide), et ne cessait d'incriminer le destin de son jars. Entre temps, Prosélénos revint avec l'argent du sacrifice. Voyant la bête morte, après s'être enquise des motifs de notre méchante humeur, elle se mit à pleurer d'une véhémence encore plus forte, lamentant sur mon malheur comme si j'avais féru mon propre père au lieu d'un oison vulgivague. A la fin, écœuré de leurs propos nauséabonds:—Voici, leur dis-je, voici deux aureus, au moyen desquels vous pourrez acheter une oie et force dieux.» Ce que voyant, Œnothéa:—Pardonne-moi, dit-elle, adolescent: pour toi seul je fus inquiète. Vois dans nos discours un argument d'affection, point de malignité. Aussi, nous prendrons soin que nul ne soupçonne l'affaire. Toi, seulement, implore les Dieux, et qu'ils absolvent ton méfait.

Quiconque a des nummus vogue sur la foi des brises prospères
Et dirige Fortuna suivant son bon plaisir.
Qu'il mène épouse Danaë, permis lui sera-t-il
D'affirmer qu'Acrisius c'est toujours Danaë.
Qu'il compose des vers, qu'il déclame, qu'il fasse du bruit et toutes
Les causes qu'il les plaide; qu'il prenne le pas sur Cato.
Jurisconsulte, qu'il prononce «paret, non paret».
Qu'il soit votre égal en tout, Servius et Labeo!
Je parle beaucoup: ce que tu veux, les nummus présents, daigne le choisir.
Cela viendra. Le coffre-fort garde Jovis inclus.»

Pendant ce temps, la vieille, affairée, pose sous mes doigts une camélia pleine de vin; sur mes paumes étendues, elle procède aux ablutions lustrales avec des branches de persil et des tiges de porreaux. Cela fait, elle immerge des avelines en marmonnant une prière. Soit qu'elles tombent au fond de la coupe soit qu'elles remontent à la surface, elle en tire des présages. Mais ceci ne me trompait aucunement, à savoir que les noisettes creuses, pleines de vent et sans moelle, surnageaient; les lourdes, au contraire, avec l'intégrité de leur amande, coulaient au plus profond. Ce fut, ensuite, le tour du jars: ouvrant sa poitrine, elle en extrait un foie énorme; d'après ses complexions elle me dit la bonne aventure. Bien plus, ne voulant que subsiste aucune trace du méfait, elle dépèce le jars tout entier et l'embroche pour en faire, à celui que, peu auparavant, elle-même dédiait au trépas, un hâtereau du meilleur goût. Entre temps, les rouges-bords allaient bon train chez les deux vieilles. [Gaiement, l'une et l'autre dévoraient cette oie, naguère objet de tant de larmes. Quand tout fut grignoté jusqu'aux os, l'hiérodoule, un peu pompette, se tournant de mon côté, me dit:—Il faut achever nos mystères afin de te rétablir en état de grâce tout à fait.]»

A ces mots, elle apporte un phallus de cuir, le graisse d'un oing composé d'huile, de poivre concassé, de graine d'ortie en poudre et, peu à peu, me l'insère dans l'anus. Puis, la sorcière maupiteuse badigeonne l'intérieur de mes cuisses avec le même liniment. Ensuite, elle compose un suc de cresson et d'aurone dont elle arrose mon pénis; elle saisit un fagot d'orties vertes et me flagelle doucement à partir de l'ombilic. Brûlé d'urtication, je prends la fuite, les deux petites vieilles anhélant à ma poursuite. Encore que saoules de vin et de cochonnerie, elles m'emboîtent le pas. Elles me courent quelques rues:—Appréhendez le voleur!» clament-elles. Je m'évadai, pourtant, les pieds ensanglantés par ma course éperdue. [Enfin, arrivant au logis, recru de lassitude, je gagnai mon lit d'abord, mais je ne pus fermer les yeux. Cette longue suite d'adversités, je la roulais dans mon esprit et je considérais que nul ne fut exposé à de si rudes traverses. Je m'écriais:—O Sort! toujours persécuteur de ma joie, avais-tu donc besoin des tortures d'Amour? Faut-il me houspiller encore? O moi infortuné! Ces deux pouvoirs unis, Amour et Sort, ont conspiré ma perte. Et lui, le cruel Amour, oncques ne m'épargna. Amant, aimé, j'ai des douleurs pareilles. Voilà cette Chrysis, qui m'aime à la fureur et m'outrage sans répit. Elle fut, naguère, l'entremetteuse de Circé. Naguère, elle me dédaigna comme esclave, parce que j'assumais une robe servile. Or donc, c'est à présent cette même] Chrysis qui tenait en mésestime si grande ma première fortune et qui veut me suivre au péril de sa tête. [Elle en a protesté avec les serments les plus forts, quand elle m'a dévoilé son amour, jurant qu'elle se tiendrait toujours à mon côté. Mais Circé me possède tout entier. Je méprise les autres. Vraiment, est-il rien de plus beau?] Ariadné, Léda, qu'eurent-elles de pareil à ce miracle de beauté? Que peuvent à son regard Hélèna ou Vénus? Paris lui-même, arbitre des Déesses en litige, la voyant comparaître au débat avec ses yeux mutins, eût laissé en offrande Hélèna et les Déesses. Du moins, si elle permettait de lui prendre un baiser, de tenir dans mes bras sa gorge divine et céleste, peut-être ce corps renaîtrait-il à la vigueur et redeviendraient sensibles les parties insoporées, je le crois, par un vénéfice. Et les outrages ne me lasseront point. J'en ai reçu les étrivières? peu m'importe! Elle m'a expellé comme un larron? l'indignité m'est un plaisir. Puissé-je seulement recouvrer ses bonnes grâces!»

Joints au tableau que j'évoquais, aux délices inspiratrices de Circé, mes rêves à ce point m'échauffèrent l'imagination que je froissai mon lit d'inutiles transports, image précaire de ma violente amour. Cependant, ce belutage fut encore sans aucun résultat. Cette persécution obstinée, à la fin brisa ma patience et je reprochai à ma Tutelle le charme invincible dont j'étais noué. Ayant mes esprits rassemblé, demandant aux héros antiques jadis persécutés des Dieux un motif de consolation, je m'écriai:]