Non pas moi seulement les Puissances et l'implacable Fatum
Harcelèrent; le premier Tirynthius, poursuivi par l'ire d'Inachia,
Soutint le poids du ciel; avant moi, le profane
Pélias éprouva Juno; porta des armes inconscientes
Laomédon; le courroux d'un couple de divinités,
Téléphus le rassasia, et du règne de Neptunus s'effraya Ulyssès.
Et moi, sur la terre, sur les flots du vieillard Néréus,
Moi que désole la lourde animadversion de Priapus Hellespontiacus!»

[Torturé d'inquiétudes, je passai ma nuit entière dans une morne anxiété. Giton, qui me savait couché à la maison, entra dans ma chambre dès le point du jour et m'accusa non sans âpreté de mener une vie scandaleuse. A l'entendre, le domestique tout entier se plaignait avec force de mes comportements. On ne me voyait presque plus aux heures de service: «Et, peut-être, ces commerces où tu te plais finiront par te jouer un méchant tour!»

Je conclus de la romancine qu'il était fort au courant de mes affaires et que ce ne pouvait être que par un venu durant mon absence pour s'enquérir de moi.]

Voulant m'en assurer, je m'informai de Giton si nul ne m'avait demandé:—Personne, dit-il, aujourd'hui. Mais, hier, une femme aucunement négligée a franchi notre porte. Après avoir longuement causé, me fatiguant de propos tirés par les cheveux, elle se prit à me dire vers la fin que tu mérites un châtiment et que tu subiras la peine des esclaves, si la partie lésée maintient sa plainte.» [Ce discours me tordit violemment et de nouvelles imprécations je maudis Fortuna.]

Je n'étais pas au bout de mes reproches, lorsque survint Chrysis. Elle m'investit d'une étreinte pleine d'effusion et:—Je te tiens, dit-elle, comme je t'avais espéré, toi, mon désir, toi, ma volupté! Jamais tu n'éteindras ce feu à moins que tu ne l'arroses du meilleur de ton sang.»

[Par la violence de Chrysis je fus grandement inquiété et j'usai de paroles caressantes pour me défaire d'elle. Je craignais, en effet, que le bruit de ses hennissements ne parvînt à l'oreille d'Eumolpus; car, depuis le temps de sa félicité, il nous montrait le sourcil orgueilleux du maître. J'apportai donc toute mon industrie à mitiger Chrysis. Je feignis la passion; je susurrai flatteusement; enfin, je dissimulai avec tant d'astuce qu'elle me crut sans peine captif de son amour. Je lui représentai quel danger nous courrions l'un et l'autre si on la surprenait avec moi dans ma cella, et qu'Eumolpus infligeait des peines sévères pour le moindre manquement. Ce discours la fit résoudre à me quitter au plus vite, d'autant qu'elle aperçut rentrer Giton, qui était sorti de ma chambre, un peu avant qu'elle ne se montrât.

Elle venait de me quitter], quand un nouveau petit esclave accourut en toute hâte. Il m'affirma que le maître était fort irrité contre moi qui, depuis deux jours, avait faussé compagnie à mon emploi, et que je ferai sagement de tenir toute prête une excuse idoine à le calmer. A peine se pourra-t-il faire que la mauvaise humeur du quinteux vieillard s'apaise sans me régaler de coups.

[A ce point inquiet et chagrin me vit Giton qu'il ne me souffla pas mot de la péronnelle. D'Eumolpus il m'entretint uniquement; il me conseilla de tourner l'affaire en plaisanterie et de ne la pousser point dans le sérieux. J'obéis donc. J'abordai le patron d'un si riant visage qu'il me reçut non avec des reproches mais le plus allègrement du monde. Il se gaussa de ma Vénus propice. Il vanta ma beauté, mon élégance, de toutes les matrones bienvenue, et:—Je n'ignore pas, dit-il, que la belle des belles se consume pour toi; et certes, Encolpis, cela pourra, dans son temps, nous être fort utile. Soutiens donc le personnage d'amant; de même, je soutiendrai, quant à moi, celui que j'ai entrepris.»]

Il parlait encore, quand nous vîmes s'avancer une matrone vertueuse parmi les plus rigides. C'était Philumèné. Dans son printemps, elle avait, grâce à la bagatelle, escroqué de nombreuses hoiries. Vieille à présent, et sa fleur que fanée! elle introduisait sa fille et son fils chez les veufs d'un certain âge. Par là, se succédant à elle-même, elle ne cessait point d'agrandir son commerce. Elle vint, naturellement, chez Eumolpus, remettant ses enfants à sa bonne prud'homie, confiant à son grand cœur elle-même et ses vœux:—Car, affirmait-elle, dans l'orbe entier de l'Univers, il était le seul homme capable d'instruire quotidiennement les juveigneurs par des préceptes salutaires». Elle finit en demandant congé de quitter ses enfants chez Eumolpus et que permis leur fût d'entendre ses leçons, ajoutant que c'était le plus bel héritage qu'elle pût leur léguer. Elle ne fit pas autrement qu'elle avait dit, laissa dans le cubiculum sa fille très spécieuse avec son frère, éphèbe, sous prétexte de visiter je ne sais quel sanctuaire et d'y prononcer un vœu. Eumolpus, qui était si réservé sur ce chapitre que, même moi, je lui semblais encore une petite femme, n'hésita pas un seul instant. Il convia la nymphe au labeur sacré du culletage. Mais il s'était donné à tous pour goutteux, en outre, paralytique des rognons. S'il ne gardait point la simulation intégrale nous étions exposés à voir crouler cette admirable tragédie. C'est pourquoi, ne voulant pas démentir l'imposture, il pria sa partenaire de grimper sur lui, accommodée à son plaisir. En outre, il enjoignit à Corax de se mettre sous le lit d'amour, à quatre pattes, les mains posant sur le parquet, et de mouvoir son maître à renfort de croupion. Corax obéit. D'une secousse robuste, il répondait à la cadence du tendron. Mais, quand le jeu fut près d'aboutir, Eumolpus d'une voix claire exhortait Corax à réitérer son office. Ainsi, posé entre son courtaud et sa putain, le vieillard semblait faire un tour de balançoire. Une fois d'abord, puis une autre, au milieu d'un grand rire dont lui-même se crevait, Eumolpus égaya son bas-ventre. Moi aussi, ne voulant pas laisser mes armes se gâter dans l'inaction, tandis que le frère étudie par les fentes d'une cloison la mécanique de sa sœur, je m'approche de lui pour me rendre compte de l'appétit qu'il peut avoir des derniers outrages. L'enfant, très docte, ne s'effarouchait pas le moins du monde, et répondait fort bien à mes agaceries. Mais là, je retrouvais encore, sur la marge du plaisir, l'inimitié d'un dieu.

[Ce nouveau malheur toutefois, ne me chagrina pas à la manière des précédents: car, peu après, mes nerfs se développèrent et je sentis renaître ma vigueur. Je proclamai:]—Les Dieux sont grands! Ils m'ont restauré dans mon entier. Mercurius Psychopompe, qui guide les âmes vers Orcus et les produit à la lumière, a daigné me rendre ce glaive qu'une main furieuse avait tollu: tu connaîtras par là que je suis mieux doué que Protésilas ou tout autre des Anciens.» A ces mots, je soulève ma tunique, et, sous les yeux d'Eumolpus, je fais mes preuves au complet. Mais lui, d'abord, s'épouvante, puis, afin de croire davantage, il patine de l'une et l'autre main le céleste guerdon.