—Tout est parfait en vous, mylord, votre voix captive et séduit; elle est suave et facile; vous la modulez avec un goût, un talent vraiment exquis. Avant d’avoir éprouvé le plaisir de vous entendre, je croyois qu’un gosier semblable ne pouvait être que Napolitain.
—Les Irlandois, madame, ont toujours eu une très-grande aptitude à la musique, et l’ont toujours honorée et cultivée. Dans les temps les plus antiques, comme le rapporte Dryden, ils excelloient à pincer de la harpe, et il n’y avoit pas une maison où l’on n’apperçût en entrant cet instrument suspendu à la muraille, soit à l’usage du maître du logis, ou à celui des visiteurs et des hôtes.
Les paysans les plus grossiers sont encore au plus haut point sensibles à ses charmes. Tout honneur et toute hospitalité pour celui qui se présente au bruit d’un luth à la porte d’une cabane; la famille ouvre aussitôt son cercle; tout pélerin chanteur est un enfant de plus, il prend place autour du chaudron de patates, et a sa part de lard et de lait. Le minstrel est comme l’alouette, on ensemence pour lui.
Avec cette mandoline, je ferois, madame, le tour de l’Irlande dans l’abondance, et chaque hutte seroit pour moi un capitole où j’aurois un triomphe, non aussi théâtral que ceux d’Italie, mais plus touchant et plus doux à mon âme, simple, modeste, ombrageuse.
—Votre langue est harmonieuse et pleine de voyelles et de désinences sonores. Je la croyois, dans mon ignorance, maussade et crue comme le patois anglois; je vous en demande pardon, sir Patrick.
Effectivement la langue irlandoise, qui ne tardera pas à disparoître comme tant d’autres,—l’anglois a déjà envahi plusieurs comtés,—est une langue superbe, elle a tout le génie d’une langue méridionale; ce n’est que dans l’espagnol qu’on peut trouver des mots aussi beaux, aussi sonores, aussi majestueux. Voyez seulement les noms propres; connoissez-vous rien de plus pompeux que ces mots de Barrymore! Baltimore! Connor! Magher esta Phana! Orrior! Slego! Mayo! Costello! Burrus! Killala! Ballinacur! Kinal-Meaki! Pobleobrien! Offa! Iffa! Arra! Ida! Killefenora! Inchiquin! Rossennalis! Banaghir! Corcomroe! Tunnichaly! Clonbrassil!...
Toutefois, c’étoit moins parce qu’elle étoit frappée de ces beautés, que par une pensée insidieuse, que madame Putiphar flétrissoit l’anglois, et réchauffoit par sa flatterie dans le cœur de Patrick l’amour glorieux de la patrie. Elle savoit que touts les amours sont frères, et qu’une âme où s’agite l’enthousiasme est un navire ordinairement peu difficile à capturer.
—Si je ne craignois, mon bel ami, de trop exiger de vous, je laisserois paroître une curiosité, que vous me pardonneriez sans doute, vous êtes si courtois; je vous laisserois voir combien je désire de connoître le sens de ces paroles que vous venez de chanter si langoureusement: ce doit être de l’amour? quelque amante brûlant d’enlacer dans ces bras un insensible, un ingrat, qui semble la dédaigner, qui semble ne point comprendre ce que lui dise ses regards enflammés, et ce que lui révèlent ses caresses.... Pauvre Sapho, qui rêve à Leucade! pauvre nymphe, pauvre naïade, qui s’épuise à briser la glace d’un étang!...
Patrick crut pouvoir, sans témérité, par l’accent de reproche avec lequel elles avoient été dites, soupçonner ces gratuites suppositions de madame Putiphar de faire directement allusion à sa position et à sa conduite. Blessé d’une pareille impudeur, il répondit sèchement à ses agaceries: Madame en voici la traduction:
«Mac-Donald passa de Cantir en Irlande, avec une troupe des siens, pour assister Tyrconel contre le grand O’Neal, avec lequel il étoit en guerre.