—Serois-je dans un couvent?

—Peut-être.

—Je vous en prie, madame, ne me laissez pas dans cette mortelle inquiétude. C’est un tourment affreux. C’est une angoisse que je ne pourrois supporter long-temps. Vous prétendez n’avoir rien à cœur que mon bien-être et ma joie: je ne vous demande qu’un peu de pitié. Votre silence confirme mes soupçons: allez, je sais tout; faites du secret tant que bon vous semblera!—Je suis ici au pouvoir de votre sieur le marquis de Villepastour.

—Non, mylady, il n’est rien de cela.

Ici, La Madame, feignant l’indécision, se tut et parut se recueillir quelques instants. C’étoit une fine bohême. Depuis long-temps elle brûloit d’impatience de faire un de ces mensonges ordinaires dont elle usoit avec ses élèves; mais elle tardoit, et se faisoit prier et supplier afin de lui donner un air plus grand de vérité et de confidence. Enfin, elle reprit:—Écoutez, ma chère amie, j’éprouve pour vous un sentiment de tendresse que dès l’abord vous m’avez inspiré; vous me semblez bonne, je veux l’être avec vous. Mais promettez-moi une entière discrétion; car, en révélant ce qu’il seroit de mon devoir de vous taire encore long-temps, je cours le plus grand danger. Pour vous complaire je vais commettre une grosse faute, ma noble amie, mais je vous aime trop pour vous faire un refus. Un riche seigneur françois, le comte de Gonesse, vous ayant vue plusieurs fois je ne sais où, et ayant conçu pour vous l’amour le plus ardent et le plus généreux, afin de vous soustraire à la méchanceté de vos ennemis, et de vous mettre hors des périls qui vous environnoient, vous a fait amener ici mystérieusement; vous êtes aux Trois-Moulins, aux portes de Melun, dans une de ses retraites d’été dont j’ai la garde et l’intendance. Il seroit impossible de vous découvrir en ce lieu aussi secret qu’inviolable. Vous pourrez maintenant dans cette paix profonde goûter une vie délicieuse, et abandonner votre âme à toute la volupté du regret et de la mélancolie.

—Madame, vous me permettrez de ne point croire à cette fable.

—Mylady, je vous proteste devant Dieu et sur les cendres de mon père que cela est la vérité pure.

—Refuser de me rendre à un pareil serment ce seroit vous accuser d’une perfidie et d’une scélératesse dont la pensée seule m’épouvante: je préfère, madame, ajouter foi à votre histoire. Mais quelles vues a-t-il sur moi, ce comte de Gonesse? Que me veut-il?

—C’est un homme sensible et magnifique, il n’a d’autres désirs que de vous couvrir de sa protection.

—Les hommes pleins d’un pareil désintéressement ne sont pas abondants aujourd’hui. J’ai l’orgueil de me croire capable d’apprécier à son prix tant de vertu et de lui vouer toute l’admiration et la reconnoissance qu’elle mérite. Mais me donner sa protection n’est pas un but: quels sont ses projets?