—Si vous voulez, mylady, de votre gardienne que je suis vous ferez votre esclave. Au revoir, ma belle, j’irai vous rendre visite incessamment, peut-être ce soir. Appelez vos suivantes, qu’elles vous reconduisent chez vous, où votre déjeuner doit être servi. Vous aurez aujourd’hui la compagnie de mes deux sous-maîtresses.
Déborah trouva effectivement dans sa chambre une table de trois couverts abondamment pourvue de viandes froides, de hors-d’œuvre et de bouteilles. En attendant ses deux convives elle s’accouda pensive à la fenêtre. Réfléchissant à ce qui venoit de lui être révélé, elle se demandoit si elle devoit croire à ce comte de Gonesse; ce que pouvoit être cet homme; si réellement, dans son abandon, le ciel lui avoit envoyé un protecteur puissant, et, si ce n’étoit par générosité, quel sentiment avoit pu pousser cet inconnu à la faire enlever; quel sort lui étoit préparé, et quel salaire lui seroit demandé en retour de ce dévouement.
La conduite de La Madame au sortir du bain lui repassoit aussi dans l’esprit. Ses caresses, ses compliments outrés, ses attouchements, ses regards enflammés, ses baisers indiscrets, son trouble, ses spasmes, ses galanteries, tout cela lui sembloit bien étrange. Dans son souvenir, elle ne pouvoit le comparer qu’aux caresses amoureuses de Patrick, et pour elle ce n’en devenoit que plus inexplicable; la noble enfant étoit ignorante de toute dépravation.
Rarement celui qui plante et qui sème a les prémices de la récolte. Les fruits et les graines qui se vendent en nos marchés ne sont que les restes des insectes, des bêtes fauves et des oiseaux. C’est ainsi que Pharaon, en se fondant, à grands frais, un harem, n’avoit fait autre chose que d’en élever un à La Madame, qui prélevoit une grosse dixme anticipée sur ses odaliques. Il n’arrivoit à sa couche royale que le dessert de la servante.
Après un moment de rêveries, il vint dans l’esprit de Déborah la fantaisie soudaine d’examiner son appartement, qu’elle n’avoit point encore visité. Les murailles étoient couvertes de gravures encadrées et de peintures; elle s’en approcha, et recula d’étonnement et de dégoût; ce n’étoient que des nudités, des débauches, des scènes lascives, dont une lui donna l’intelligence des manières de La Madame à son égard, et de ses paroles ténébreuses.
Ces ordures ne lui permirent plus de croire à la vertueuse générosité du comte de Gonesse. Elle comprit qu’elle étoit tombée entre des mains infâmes, et peut-être même en un lieu de prostitution. A cette idée, son âme se révolta; son énergie naturelle lui revint, elle résolut de tout braver, d’opposer à tout une volonté opiniâtre et indomptable, et de lasser tellement par son humeur farouche qu’on fût dans la nécessité de lui rendre son indépendance.
Pleine de colère et de désespoir, elle courut à la porte d’entrée, la ferma au double tour et au verrouil, puis décrocha un à un les tableaux et les précipita par les fenêtres. Leur chute et le bruit des glaces qui se brisoient firent un vacarme effroyable. Sur la cheminée et sur les meubles étoient des statuettes et des groupes de biscuit de porcelaine représentant aussi des obscénités, elle les brisa avec non moins de fracas. Dans un des coins du logement se trouvoit une armoire vitrée emplie de livres licencieux; lorsqu’elle en eut parcouru les intitulés, elle les envoya touts rejoindre les tableaux en débris sur le pavé de la cour.
A ce vacarme extraordinaire, les domestiques et La Madame accoururent à la porte de l’appartement de Déborah, et heurtèrent à coups redoublés.—Ouvrez, mylady, dit La Madame; que vous est-il donc arrivé, ma belle enfant? qu’avez-vous? ouvrez-moi donc, à moi, s’il vous plaît!
—Je n’ouvrirai point! répondit-elle.
—De grâce, dites-moi, que voulez-vous? on vous obéira. Si quelque chose vous déplaît en votre logement, on vous le changera. A-t-on manqué aux égards qui vous sont dus? Je vous en supplie, ne jetez plus rien par les croisées. Appaisez-vous. Mais répondez-moi donc, mylady! ouvrez-moi!