Après avoir passé par un escalier à noyau, tortueux, étroit, escarpé, allongeant le chemin, multipliant les détours, de toise en toise obstrué de portes rigoureusement closes, au premier étage un guichet, semblant une muraille qui va et vient, s’ouvrit, et ils pénétrèrent dans une vaste chambre, voûtée en ogive, avec un seul pilier au centre.
Le jeune homme chargé de chaînes, soulevant alors sa tête inclinée en victime, lut au-dessus de la porte cette inscription: CARCE TORMENTORUM, Salle de la Question; et apperçut les parois des murs et le berceau des voûtes couverts d’instruments de torture, étranges et inconnus. Tout au pourtour se trouvoient des stalles de pierre, environnées d’anneaux scellés dans des blocs, servant à assujétir, au moment des épreuves, les membres des malheureux placés sur ces sièges de douleur. Çà et là se voyoient aussi quelques lits de charpente, où l’on enchaînoit le patient, lorsqu’anéanti par le surcroît de la souffrance et près d’expirer, on lui donnoit un peu de relâche pour le rendre à la sensibilité, afin de lui faire subir de nouveaux supplices.
Le lieutenant du Roi au Donjon ne tarda pas à paroître. M. Jean Buot lui ayant remis les ordres et la lettre-de-cachet du ministre Phélypeaux de Saint-Florentin de la Vrillière, il considéra un instant son nouvel hôte, et, selon l’usage, ordonna aux guichetiers de le fouiller. Pour qu’ils le fissent avec plus de zèle, il commença lui-même par leur en donner le bon exemple. Ayant retroussé les parements de ses manches, il introduisit ses mains dans les goussets et dans toutes les poches; et, comme un chirurgien qui veut sonder une hernie, il promenoit ses doigts jusque dans les lieux les plus secrets.—Honte et dégoût!... Le prisonnier fit un mouvement d’indignation, et détourna la tête et cracha sur la muraille. On lui enleva son argent, sa montre, ses bijoux, ses dentelles, son portefeuille.... On lui détacha ses fers: ses bras et ses jambes étoient écorchés par leur frottement et bleuis par la compression qui, arrêtant la circulation de la sève, avoit fait lever tout au tour des bourrelets comme à un cep étranglé par des liens. Quand notre infortuné fut débarrassé de ses entraves, M. Jean Buot s’écria avec une emphase vraiment risible: Messieurs, cet homme est un forcené redoutable, tenez-vous sur vos gardes; et vous, commandant, tirez s’il vous plaît votre épée hors du fourreau.—A cette exhortation, le prisonnier ne fit que sourire, mais d’un sourire amer.
Enfin on le dépouilla de ses vêtements, et on le recouvrit de haillons, sans doute imbibés des pleurs et des sueurs d’agonie de quelque infortuné mort à la chaîne.
De grosses larmes tomboient des yeux de ce pauvre jeune homme, ses jambes fléchissoient; il se renversa sur un des sièges de torture. Profitant de son évanouissement, deux porte-clefs le traînèrent hors de cette salle; et, redescendant l’escalier tortueux, et traversant au-dessous un repaire à peu près semblable, paroissant servir de cuisine, ils le firent passer dans un affreux cachot, à rez-de-chaussée, où on l’étendit sur un peu de litière, après l’avoir enchaîné à la muraille. Puis comme s’il eût été en état de l’entendre, M. le lieutenant du Roi lui fit alors l’injonction brève et hautaine de ne pas se permettre le plus léger bruit, car c’est ici, lui dit-il, la maison du silence.
En effet, c’étoit la maison du silence, mais c’étoit aussi celle de la faim et de la mort.
Peu de temps après, il commença à reprendre possession de ses esprits; mais à mesure qu’il recouvroit le sentiment ses larmes redoubloient. Pour tâcher de découvrir en quels lieux il pouvoit être, il se dressa sur son séant, palpant de ses doigts à l’entour de lui et cherchant à déchiffrer quelques formes dans l’obscurité.—Tout-à-coup, il lui semble entendre un bruit de respiration pénible, il écoute:—le même bruit se prolonge.—Plus de doute, c’est un souffle!... Mais est-ce le souffle d’un être humain ou d’une bête fauve?—L’effroi le saisit, il se penche, il écoute encore.... Cette fois, son oreille distingue un froissement léger et un craquement de membres étirés qui se disloquent.
—L’obscurité est si épaisse que j’échappe à mes propres regards. Quelqu’un autre n’est-il pas en ce lieu? dit-il alors, presque à voix basse.
Pas de réponse. Seulement un objet se mut, et un long soupir s’exhala.
—Soyez sans crainte, vous qui pouvez être près de moi! je ne suis qu’un misérable prisonnier. Au nom de Dieu! ayez la pitié de me répondre!