Et ils s’embrassèrent de nouveau, et ils pleurèrent, et il se fit un long silence.

—Mais Harris, tu ne me dis rien de Déborah, ne l’aurois-tu point vue depuis ma disparition? Ne sais-tu point ce qu’elle est devenue? Va, parle, ne crains pas d’accroître mon affliction; j’ai tout le pressentiment de son infortune, assurément affreuse comme la nôtre! Pauvre enfant!...

—Avant d’abandonner la France, je voulois, mon frère, te dire un long adieu, et te demander une dernière fois le pardon et l’oubli de tout le mal que si lâchement je t’avois fait; dans ce dessein je me rendis à l’hôtel Saint-Papoul; mais Déborah vint m’ouvrir, seule, éperdue, échevelée, et, m’accusant de choses dont la pensée me fait frémir, elle me dit que tu avois été tué, et que j’en étois de ta mort!—Quand elle fut revenue de cette idée atroce, je lui offris, pour réparer mes torts envers toi, de me donner à elle en expiation; mais elle me repoussa, et appela sur ma tête l’abomination. Oh! cette malédiction tomba sur moi comme un manteau de plomb. Elle me suit partout comme une louve; elle me mord, elle me ronge, elle surnage au-dessus de toutes mes pensées et les empoisonne.—Je la quittai, enfin; je partis, et depuis je ne l’ai plus revue.

—Je te tiens compte, Fitz-Harris, de cette démarche qui montre l’excellence de ton cœur, dont je n’ai jamais douté. Je te remercie de tes bons offices offerts à Déborah; je suis désolé qu’elle se soit montrée si dure envers toi. Je sais qu’elle a peu de penchant à l’oubli des injures, qu’elle garde rancœur.... Mais aussi n’étoit-elle pas dans un moment terrible? On pardonne péniblement quand les blessures sont ouvertes, quand le fer est dans la plaie. Ne t’afflige pas de sa malédiction: la malédiction lancée dans la colère n’a point de fruits. Si jamais il nous est donné de rentrer dans la vie, ou de revoir Déborah, sois tranquille, je la ferai revenir à des sentiments meilleurs. Quant aux miens pour toi, ils ne sont pas altérés, veuille le croire. Jetons dans l’oubli pour toujours ce qu’il y a eu de mauvais entre nous; ressouvenons-nous seulement des jours où nous nous sommes aimés, et que nous sommes compagnons d’enfance, de jeunesse, d’infortune et de patrie.—Frère, conservons bien notre amitié, nous en aurons besoin.

—Frère, l’amitié ne peut plus exister entre nous; la mienne n’honore pas, et je suis indigne de la tienne: je n’aspire qu’à regagner ton estime, et je ne te demande que pardon et pitié.

Et ils s’embrassèrent encore, et ils pleurèrent, et il se fit encore un long silence.

—Patrick, où sommes-nous ici? car le ciel étoit si noir que je n’ai pu reconnoître où j’entrois.

—Nous sommes au donjon du château de Vincennes.

—Et quel est donc ce bruit sourd et régulier?

—Silence. C’est la ronde qui passe sous les fenêtres. Elle rôde ainsi toutes les demi-heures, et le matin et le soir elle fait le tour des fossés.