Mais, Patrick, apprends-moi donc, car je l’ignore encore, quelle circonstance a pu faire croire que tu as été assassiné?
—Le jour même où je fus expulsé de la compagnie, ayant pris la résolution de quitter la France pour des raisons que tu n’ignores pas, et pour d’autres que je te ferai connoître plus tard, comme, sur le soir, je sortois pour aller aux Messageries, je fus assailli au nom du Roi par quatre hommes armés. Je fais un bon en arrière pour saisir mon épée, déterminé à ne point me rendre: je crie à l’assassin, et j’en frappe plusieurs. Une croisée s’ouvre, et Déborah, reconnaissant ma voix, m’appelle et me crie: Courage! frappe, frappe! je vole à toi, à ton secours!... Mais en ce moment un des quatre sbires me tourne et me plonge par derrière un fer dans le flanc; je tombe, ils me relèvent aussitôt, et me jettent avec eux dans un carrosse qui attendoit à quelques pas.... Et voici quatorze jours que je suis dans ce cachot. J’ai voulu écrire à Déborah pour l’informer de mon sort, mais on m’a refusé impitoyablement du papier et de l’encre, mais on m’a tout refusé hors un peu de pain et d’eau.
Mais toi-même, Fitz-Harris; explique-moi, par quelle fatalité es-tu venu me rejoindre à ce donjon?
—Il y avoit trois jours que j’avois quitté Paris, j’étois à Calais, et j’attendois à l’auberge le départ d’un paquebot, tout-à-coup un petit homme fleuri comme un amour entra dans ma chambre et me demanda M. Fitz-Harris. Ayant l’esprit occupé d’une idée plaisante, et n’augurant rien de bon de cette visite, je lui rendis interrogation pour interrogation, et lui dis:—Est-ce à lui-même que vous désirez parler?—Oui, monsieur.—Alors, adressez-vous à lui-même.—C’est aussi ce que je fais, monsieur, me répondit-il.—Je suis Jean Buot....—Monsieur, vous m’en voyez charmé.—Je suis agent de police.—Monsieur, recevez-en mes félicitations.—Au nom du Roi, de la Loi et de la Justice, M. Fitz-Harris, je vous arrête.—Dites plutôt au nom de celle qui couche avec le Roi, la Loi et la Justice.... Et comme il s’approchoit pour m’empoigner, je l’enlevai de terre et le portai dans un coffre vide que j’avois remarqué dans un coin. A l’instant où je baissois le couvercle, il donna un coup de sifflet; trois hommes de sa suite se précipitèrent dans la chambre, délivrèrent leur capitaine et me garrotèrent pour me conduire à la prison. Ils me firent traverser la ville à pied; durant tout le trajet, j’essuyai les huées et les insultes de la foule. C’est une joie pour les hommes que de voir succomber leurs semblables. Quelquefois, à défaut d’autres choses, ils font bien des ovations et des triomphes, mais ce qu’ils préfèrent à tout, c’est de voir mener pendre. Je demeurai huit jours dans cette prison où m’avoit déposé mon exempt. Le geôlier me souffla en confidence, que M. Jean Buot avoit fait une conquête en rôdant par la ville, et qu’il m’oublioit ainsi que l’honneur auprès d’elle dans un surcroît de volupté. Enfin, échappé des bras de son Agnès Sorel, M. Jean Buot reparut, me mit des fers aux pieds et aux mains, et je montai en carrosse. Se rappelant l’aventure du coffre, ne se trouvant point en sûreté auprès de moi, il me passa une chaîne sous les genoux et autour du col, qui me tenoit courbé en deux, et ne voulut jamais me délier les mains durant tout le voyage; il aima mieux avoir la peine de me nourrir à la brochette comme un oiseau.—Tu dormois sans doute, mon frère, quand je fus introduit dans ce cachot? Pour moi, j’étois dans un trouble si grand qu’il ne m’en reste aucun souvenir.
Le jour commençoit à paroître. A la foible lueur qui pénétroit peu à peu par une sorte de meurtrière, Fitz-Harris put faire alors connoissance avec la fosse où il étoit plongé. L’examen n’en fut pas long: en outre d’un sol fangeux et de quatre murailles pourries, couvertes d’un suint graisseux et noirâtre, de traînées luisantes de limaçons, et de toiles d’araignées épaissies par la poussière, semblables à des membranes de chauve-souris, il ne découvrit autres choses qu’une sorte de lit creusé comme un évier dans la pierre, sur lequel Patrick étoit étendu, et au pied ou à la tête de ce lit ou de cette auge, un trou de latrines d’où sortoit une puanteur infecte: c’étoit le seul endroit de cet égout où les chaînes des prisonniers leur permissent d’atteindre.
Ce qui n’ajoutoit pas peu à la triste horreur de ce cachot, c’étoit la voix monotone des sentinelles du dehors qui, ayant la consigne d’ordonner aux passants de détourner les yeux de dessus le Donjon, depuis l’aube du jour ne cessoient de répéter: Passez votre chemin!
Malgré ses prières réitérées, Patrick n’avoit pu obtenir les soins d’un chirurgien pour sa blessure, restée sans aucun pansement; elle le faisoit horriblement souffrir. Il pria Fitz-Harris de la visiter. Le sabre avoit pénétré à une grande profondeur dans le flanc, et avoit fait une large déchirure. La plaie étoit vive, envenimée et purulente. Fitz-Harris la nettoya légèrement avec un brin de paille et de l’eau, et déchira son linge pour faire des compresses et des bandes à panser. Plein de patience et d’attention, il continua jusqu’à entière guérison, c’est-à-dire pendant au moins six semaines ce pénible office, n’ayant pour tout médicament que de l’eau impure et des cataplasmes de mie de pain qu’il mâchoit.
Vers le milieu du jour, Fitz-Harris entendit au dehors les hurlements d’un chien, qui sembloient partir du pied de la tour, au-dessous de la meurtrière du cachot. D’abord il ne les remarqua que pour en plaisanter:—Entends-tu ce chien qui hurle? disoit-il à Patrick; ce pronostic m’annonce que je perdrai ma liberté et que je serai enfermé dans un donjon. A la bonne heure! voilà un chien qui se respecte, ne voulant pas faire de prophéties téméraires, il attend que mes malheurs soient accomplis pour les prédire. Ne trouves-tu pas qu’il ressemble un peu à ces tireuses d’horoscopes qui disent avec un air de perspicacité aux jeunes filles dont le ventre énorme saille comme un balcon:—Le valet de pique, mademoiselle, m’annonce que vous avez perdu votre fleur?
Le chien infatigable continuoit ses cris. Tout-à-coup, frappé comme d’étonnement, Fitz-Harris s’arrêta coi, prêtant l’oreille....—Est-il possible! il me semble que c’est la voix de mon pauvre Cork, que le farouche M. Jean Buot n’a jamais voulu laisser monter avec moi dans le carrosse, disant pour raison, le railleur, qu’il n’avoit mandat que pour une tête. Est-il croyable qu’il ait pu nous suivre depuis Calais, où cet homme l’a fait perdre? Cependant... n’est-ce pas que c’est bien son organe tragique? le reconnois-tu? Alors il le siffla et l’appela de touts ses poumons: Cork! my friend Cork! Le chien répondit par des aboiements de joie qui ne laissèrent plus de doutes. Transporté d’allégresse et d’admiration pour tant d’instinct et d’attachement, il ramassa quelques morceaux de pain sec et les lui jeta par la lucarne, le chien se tut, et on l’entendit gruger. En ce moment, le porte-clefs entra; il apportoit à déjeûner. Fitz-Harris lui manifesta le vif plaisir qu’il lui feroit en lui permettant d’avoir son chien avec lui, et le pria de le lui amener. Le porte-clefs lui répondit rudement: Cela ne se peut pas. Fitz-Harris le supplia comme on supplieroit une amante cruelle: le porte-clefs lui tourna le dos et se retira. Fitz-Harris essuya une larme, appela Cork, lui jeta la moitié de sa ration, et lui cria un triste adieu en l’engageant à se chercher un nouveau maître moins infortuné. Mais le lendemain, qu’elle fut sa surprise, à la même heure il revint aboyer au pied du Donjon. Fitz-Harris, comme la veille, partagea encore avec lui son déjeûner, et supplia le porte-clefs, qui lui répondit encore: Cela ne se peut pas.
Ainsi chaque jour, par le froid et la pluie, le fidèle Cork vint gémir et s’entretenir avec son maître, captif et invisible; ainsi chaque jour Fitz-Harris brisa son pain avec lui, ainsi chaque jour il implora pour lui le porte-clefs, qui, inexorable, rendit toujours le même croassement: Cela ne se peut pas.