C’étoit en septembre qu’ils avoient été plongés dans ce sale cachot: sans feu et sans couverture, ils y passèrent tout l’hiver, qui fut long et rigoureux. Dans les premiers jours de mars, M. le lieutenant pour le Roi au Donjon vint les visiter. De Guyonet étoit assez bon, assez juste et assez agréable pour ses prisonniers. Par méfiance il se tint d’abord l’épée à la main hors de leur atteinte; mais ayant causé quelque temps avec eux, ses préventions tombèrent tout-à-coup; il avoit cru avoir affaire à des furieux, et il ne trouvoit devant lui que deux jeunes hommes pleins d’esprit, de dignité et de résignation.

—Mes bons amis, je suis profondément chagrin de vous avoir traité avec tant de dureté, leur dit-il, je suis vraiment désolé de ma méprise. La résistance, que lors de votre arrestation, vous fîtes aux agents de la police et leurs rapports m’avoient trompé. Vous m’aviez été dépeints comme de dangereux forcenés. Je vous demande pardon de ma conduite si mauvaise envers vous; je tâcherai de la réparer par tout ce qui est bon en moi et en mon pouvoir. Je suis émerveillé, et je me félicite surtout de cet heureux hasard qui m’a fait vous réunir dans le même cachot, vous amis et compatriotes. Ce que le hasard a si bien fait, je me garderai de le défaire; soyez sans crainte, vous ne serez point séparés l’un de l’autre. Allons, mes amis, levez-vous et suivez-moi.

Débarrassés de leurs ferrements, nos deux infortunés le suivirent.

Après avoir tourné long-temps par la vis de l’escalier, ils arrivèrent au quatrième étage, dans une grande salle semblable à celle de la torture. A l’un de ses angles, trois portes, armées chacune de deux serrures, de trois verrouils et d’énormes valets pour les empêcher de couler, et s’ouvrant à contre-sens l’une de l’autre, de manière que la première étoit barrée par la seconde, qui l’étoit par la troisième, toute doublée de fer, les introduisirent dans une chambre octogone, très-lugubre, qui au prix de la fosse d’où ils sortoient leur parut un lieu de plaisance. Elle avoit une cheminée, deux chaises, un grabat, une table, une cruche égueulée, et quatre vitres obscures qui laissoient passer quelques rayons de lumière tamisée par une lucarne étroite garnie d’un grillage, d’une rangée de barreaux et de deux treillis de fer.

M. le lieutenant leur fit donner du feu, des livres, du papier, des plumes et de l’encre, et les mit au régime ordinaire des prisonniers, au vin, à la viande et aux harengs. Par un surcroît de faveur rare, il leur accorda, pour le rétablissement de leur santé, la promenade du jardin, de trente pas de long, entre leur geôlier et quatre sergents de garde. La constance de Cork l’avoit touché; il permit à Fitz-Harris de l’avoir auprès de lui, et plusieurs fois même il le caressa. Chose inouïe!

Le soin empressé de Patrick fut d’écrire pour tâcher d’obtenir quelques nouvelles de Déborah. Trois jours après, il reçut un coffre et une lettre de M. Goudouly, son ancien hôtelier. Après lui avoir témoigné beaucoup d’étonnement et de satisfaction de le savoir prisonnier à Vincennes, lui qu’il croyoit depuis si long-temps mort, bien mort, le brave homme ajoutoit dans sa réponse, que le lendemain du soir où il avoit été attaqué et enlevé en sortant de l’hôtel, lady Déborah étoit sortie et n’étoit point rentrée, et que depuis, malgré toutes ses recherches, il n’avoit pu découvrir ce qu’elle étoit devenue; enfin, que si jamais il parvenoit à recueillir quelque chose sur son sort, il se hâteroit de le lui faire connoître.

Lorsque Patrick eut achevé la lecture de cette lettre, il ne proféra pas un mot; les deux mains plaquées sur les yeux, il demeura anéanti. Fitz-Harris, qui lui avoit passé un bras autour du corps, le serra affectueusement contre son cœur, et lui dit doucement: Crois-moi, elle est à Genève.

Silencieusement et froidement Patrick, alors, s’agenouilla devant le coffre et l’ouvrit: il étoit plein de touts les vêtements de Déborah; il les prit et les jeta aux pieds de Fitz-Harris en criant:—Tiens! voici ses dépouilles!... Eh bien! est-elle à Genève?... Pourquoi donc auroit-elle abandonné tout cela? Ses robes, ses bijoux?... Non, va, elle est perdue sans retour!... Pauvre Déborah! où es-tu maintenant? Les barbares! qu’ont-ils fait de toi?... N’est-ce pas, Fitz, tout cela répand un parfum d’elle? Il me semble que tout cela respire, qu’elle est près de moi. Ah! Fitz, que je souffre!... O mon Dieu!... pour qu’un homme dise qu’il souffre, Fitz, tu sais, il faut qu’il souffre horriblement.

Alors il s’abattit sur ce monceau de parures, et, la face enfouie, long-temps il demeura immobile, cachant ses larmes et étouffant ses sanglots.