—Je suis Irlandois, madame, et j’ai nom Patrick Fitz-Whyte.

—J’avois cru le reconnoître à votre accent. Vous revenez sans doute des guerres de l’Inde, avec le baron Arthur Lally de Tollendal?

—Non, madame; je n’ai quitté ma patrie que depuis un an.

—Comment cela se fait-il que vous ne soyez point dans le régiment irlandois du comte Arthur Dillon?

—Pour ne point m’éloigner de Paris, j’ai préféré entrer aux mousquetaires; et cela m’a été facile, avec l’auguste protection de mes seigneurs François Fitz-James et Arthur-Richard Dillon.

—Si vous êtes ambitieux, si vous voulez arriver à de hauts commandements, vous agiriez sagement de vous faire naturaliser, comme feu le duc James de Berwick.

—Oh! non, jamais, madame. On peut avoir deux mères comme deux patries; mais renier les entrailles qui nous ont conçu, la terre qui nous a donné le jour, ce ne peut être que d’un cœur dénaturé. A l’Irlande mes souvenirs, mes larmes et mon amour; à la France mon dévoument, ma fidélité, ma reconnoissance; mais je décline devant la prostitution, car c’en est une, de feu M. le maréchal duc Fitz-James de Berwick, Irlandois, francisé, grand d’Espagne.

—Je vous loue de ces nobles sentiments, qui pourtant seront trouvés austères.

—Je n’ignore pas, madame, que l’on traitera cela de préjugé. Si toutes les impulsions et touts les penchants spontanés de l’âme sont des préjugés, je reconnois sincèrement en avoir beaucoup, et quoi que puissent dire nos sophistes et leur vaste philanthropie, un Irlandois sera toujours pour moi plus qu’un Italien; un genêt de Macgillycuddy’s-Reeks, plus qu’un marronnier des Tuileries, les belles rives du Loug-Leane, où s’essayèrent mes premiers pas, me seront toujours plus chères que les rives du lac de Genève. Et c’est ce sentiment indéfinissable, mêlé à de l’amitié et de la commisération, madame, qui m’a conduit à vos pieds.