—Vous niez donc qu’il m’ait outragée publiquement, en déclamant contre moi un poème injurieux.

—Vos agents, madame, sont à coup sûr de Gasgogne ou de Flandre? car ils ont un goût prononcé pour l’amplification et l’hyperbole: ce long poème, cette Iliade diffamatoire se borne simplement à un quatrain, qu’on m’a dit plus mauvais que méchant. Non-seulement, comme vous le voyez, je ne nie pas la faute, mais je ne cherche pas même à l’atténuer: l’atténuer ce seroit la détruire.

Fitz-Harris, il est vrai, et je l’en blâme violemment, a eu un tort, qui, si vous n’étiez pas si bonne, pourroit être impardonnable, celui de répéter dans un salon une épigramme, partie dit-on de la Cour, et qui depuis long-temps couroit le monde; mais il l’a fait, comme on répète une nouvelle, sans intention hostile, sans arrière-pensée, inconsidérément, follement, comme il fait tout. Ayant la vanité d’être des premiers au courant des bruits de ville, il va quêtant des nouvelles à tout venant, et va les remboursant à tout venant, comme on les lui a données; il n’est, vous me passerez cette bizarre comparaison, qu’une espèce de porte-voix, de cornet acoustique, transvasant machinalement tout ce qu’on lui confie; pour être juste, ce n’est pas lui, instrument, qu’il faudroit punir, mais ceux qui l’embouchent.

—A merveille, vous faites de sir Fitz-Harris un parfait perroquet, un fort aimable vert-vert.

—Je vois avec satisfaction, que vous avez daigné me comprendre, madame, et j’ose espérer que vous ne ferez pas Fitz-Harris victime, comme Vert-Vert, de la grossièreté des bateliers.

—Votre générosité si flexible, monsieur, vous ouvre mon cœur et mon estime. Parlez de vous, tout vous sera accordé; mais oubliez cet homme: un trucheman semblable, à une époque de vilipendeurs comme celle-ci, est un être pernicieux qu’il est bon de séquestrer du monde.

—Au nom de Dieu, madame, au nom de votre frère, que vous aimez!...

—Vous n’obtiendrez rien. Ne suis-je pas déjà assez environnée d’ennemis, ameutés pour me perdre! Si non quelques artistes et quelques poètes qui m’ont voué à la vie, à la mort, leur affection intéressée, je ne compte pas un seul cœur qui batte pour moi; je n’entends au loin que les aboiements de la haine, je n’ai autour de moi que des chiens muets.

—Ah! madame, ne vous laissez pas abattre ainsi par la mélancolie. Sans doute, les hommes sont ingrats et injustes, mais il vous reste encore tout un monde d’amour et d’amis.

—Vous croyez?... Hélas! ce que vous dites là me fait du bien! soupira-t-elle, en lui prenant la main, et la lui serrant tendrement. Quel sort plus cruel! être déchue de tout, de la jeunesse, de l’amour, du Pouvoir.... Ah! ce que vous m’avez dit là m’a rafraîchi le cœur! Si vous pouviez sentir ce que l’on souffre à être l’exécration de tout un royaume? car, je le sais bien, la France m’abhorre: elle se prend à moi de touts ses malheurs, elle m’en fait la source. Pauvre France! tu verras quand je ne serai plus, si tu seras plus heureuse! C’est à moi qu’on reproche les désastres de la guerre de sept ans; tout m’accuse, tout m’accable, jusques à ce cardinal de Bernis!... C’est un serpent que j’ai réchauffé dans mon sein!... Ne réchauffez jamais de serpent dans votre sein, mon beau jeune homme.