On conçoit que l’existence du féminin a singulièrement facilité, ou peut-être, pour mieux dire, a seule permis cette décomposition. On se rappelle d’ailleurs que la voyelle orale qui correspond phonétiquement au son in n’est pas i, mais bien è, ce qui facilite encore la décomposition: in devient è très naturellement[959].

Il est vrai que quelques personnes lient sans décomposer: plein nair; mais c’est encore une erreur, qui provient uniquement du fétichisme de l’orthographe, et du besoin de prononcer les mots comme ils sont écrits. Ou peut-être est-ce un respect scrupuleux d’anciennes traditions: l’abbé Rousselot a remarqué que cette prononciation se rencontre de préférence dans certains milieux traditionalistes et réactionnaires.

En tout cas, elle est presque aussi surannée que an-née, solen-nel ou ardem-ment prononcés avec des nasales[960].

Naturellement on dira sans liaison: vain et faux, ancien et démodé, etc., l’adjectif n’étant pas devant un substantif.

Il y a encore quelques autres adjectifs qui sont dans le même cas que les adjectifs en -ain.

Il n’y en a point en -an, et cette finale ne doit jamais se lier.

En -on, il y a bon, et le phénomène est exactement le même: un bo-nélève, et non un bon nélève[961]; alors qu’on dit bon à rien, bon à tirer, sans liaison.

L’exemple de bon est suivi par mon, ton, son, qui sont aussi des adjectifs, et sont traités comme si leurs féminins étaient monne, tonne, sonne: mo-nhabit, to-namour, so-nesprit[962].

Le cas des adjectifs en -in est plus délicat, car -in fait au féminin -ine, qui ne correspond pas phonétiquement au masculin. Pourtant la grande diffusion des cantiques de Noël a répandu et imposé l’expression divi-nenfant. Par analogie, on dira très correctement divi-nAchille, divi-nUlysse, divi-nHomère; mais ici la décomposition de la nasale s’impose moins absolument, quoique la liaison soit également indispensable. C’est d’ailleurs le seul adjectif en -in qui puisse se décomposer: malin esprit ou fin esprit se lieront donc au besoin sans décomposition; mais je pense qu’esprit malin et surtout esprit fin vaudraient beaucoup mieux[963].

On peut dire de -un la même chose que de -in: le féminin ne correspond pas phonétiquement au masculin[964]. Néanmoins l’adjectif un s’est longtemps décomposé comme les autres, et Littré disait encore u-nhomme. Cette prononciation a disparu à peu près complètement, à Paris du moins, chez les personnes instruites. Cela tient sans doute à ce que des confusions de genre se sont produites. Par exemple le peuple faisait u-nomnibus du féminin. Dès lors les personnes instruites ont craint peut-être qu’on ne les accusât de faire féminins des noms masculins, et l’usage s’est établi de faire la liaison sans décomposer: un nhomme, un nami, un nun[965].