On dit aussi un nà un, et même, si l’on veut, l’un net l’autre[966]; mais on dit sans liaison un ou deux, et même un et un font deux, l’un est venu, l’autre est resté; et à ving et un nans, où ans est multiplié par ving et un, on opposera vingt et un avril, où avril n’est pas multiplié[967].
Aucun a fait exactement comme un, dont il est composé, et conserve aujourd’hui le son nasal en se liant devant un substantif: un nhomme, aucun nhomme. On dit aussi d’un commun naccord, ou encore chacun nun, qui évite un hiatus désagréable, et même, en géométrie, chacun nà chacun; mais, à part ces expressions, on lie très rarement chacun et quelqu’un, et seulement dans la lecture.
Outre les adjectifs, il y a encore cinq ou six mots invariables qui se lient: les pronoms indéfinis en (pronom ou adverbe), on et rien, l’adverbe bien et la préposition en, parfois même l’adverbe combien. Ces mots-là aussi se lient sans se dénasaliser, tout simplement sans doute parce qu’ils n’ont pas et ne peuvent pas avoir de féminin: ainsi je n’en nai pas, s’en naller, on na dit, je n’ai rien naccepté, rien nà dire, rien nautre, vous êtes bien naimable, ou bien nà plaindre, bien nentendu, c’est bien nà vous de..., en nAsie, en nargent, en nétourdi, en naimant; et aussi, mais moins nécessairement, combien navez-vous de...?[968].
Naturellement, pour que la liaison puisse se faire, il faut que le lien entre les mots soit suffisant, car on dira sans liaison donnez-m’en un peu, parlez-en à votre père, a-t-on été, je n’ai rien aujourd’hui, rien ou peu de chose, nous sommes bien ici, bien et vite, combien y a-t-il d’habitants à Paris? et cela même en vers, au moins dans les premiers exemples.
Mieux encore: il arrive que on est traité comme une sorte de nom propre, et en ce cas il ne se lie pas. Ainsi, à une phrase telle que on na prétendu que..., il sera répondu, sans liaison: On est un sot, comme on dirait Caton est un grand homme.
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CONCLUSION
En somme, et tout bien considéré, on a pu voir que même en prose, même dans la conversation la plus courante, il se fait encore un assez grand nombre de liaisons, dont certaines sont absolument indispensables. Il est même à noter que, pour quelques liaisons qu’on faisait autrefois et que nous ne faisons plus, en revanche la diffusion de l’enseignement a rétabli dans l’usage courant de la conversation beaucoup de liaisons que le XVIIᵉ siècle et le XVIIIᵉ n’y faisaient déjà plus. Au XVIIᵉ siècle, les personnes les plus instruites disaient couramment sans liaison, d’après le témoignage des meilleurs grammairiens, cités par Thurot: vene(z) ici, je sui(s) assez bien, voyon(s) un peu, avez-vou(s) appris, des cruauté(s) inouïes, des tromperie(s) inutiles, et même d’inutile(s) adresses; et encore commen(t) avez-vous dit, i(ls) doive(nt) arriver, nous somme(s) allés; toutes façons de parler qui subsistent plus ou moins dans le langage de la bonne compagnie, celle qui, par tradition, garde, dans la conversation comme dans les manières, cette simplicité qui est une de ses élégances.
Il nous faut répéter, pour conclure, ce que nous avons dit maintes fois dans cet ouvrage: le parler des gens du monde n’est pas celui des professeurs, des acteurs, et, en général, des gens qui font profession de la parole, avocats, hommes politiques, etc.
Molière avait bien remarqué ces nuances, comme il se voit par les recommandations qu’il adresse à l’un des comédiens de l’Impromptu de Versailles: «Vous faites le poète, vous, et vous devez vous remplir de ce personnage, marquer cet air pédant qui se conserve parmi le commerce du beau monde, ce ton de voix sentencieux, et cette exactitude de prononciation qui appuie sur toutes les syllabes, et ne laisse échapper aucune lettre de la plus sévère orthographe.»