[199] Ainsi Gœthe, qu’on écrivait autrefois et qu’on a prononcé parfois Go-ëthe (Th. Gautier le faisait rimer régulièrement avec poète), se prononce aujourd’hui toujours gheute (comme meute): ce nom, comme celui de Shakespeare, appris par l’oreille autant que par l’œil à cause de sa grande notoriété, s’est imposé partout avec sa prononciation véritable, à peu près tout au moins, l’e final étant muet chez nous. On prononce de même eu dans d’autres noms allemands ou scandinaves, qui ne sont guère employés que par des gens instruits, comme Bjœrnstierne Bjœrnson, Bœckh, Bœcklin, Bœhm, Gœthen, Dœllinger, Gœttingue, Gœtz, Jonkœping, Kœnigsberg et autres mots commençant par Kœnigs-, Kœrner, Malmœ, Maëlstrœm, Nordenskiœld, Œlenschlager, Rœntgen, Schœnbrunn, Schœngauer, Tœpffer, Tromsœ, Wœrth, etc.
[200] Qu’il me soit permis de dire ici, en passant, que le pluriel, de lied, puisque lied est francisé, doit être lieds et non lieder, auquel s’obstinent les musiciens. C’est en général un travers assez pédantesque que d’aller chercher le pluriel des mots dans la langue d’où ils sont tirés. Lieder a pour excuse qu’il est peut-être plus employé que le singulier, au moins en musique, où il sert de titre à beaucoup d’œuvres très importantes; aussi est-il sans doute moins ridicule que sanatoria, mais il est de même ordre. Pourquoi pas des harmonia ou des pensa? Tel journaliste, qui s’est par hasard égaré en Algérie, nous apprend que Touareg est un pluriel, et qu’au singulier il faut dire Targui; et que le pluriel de chérif est chorfa! Félicitons-le bien sincèrement de sa science toute fraîche, mais les gens qui parlent simplement français n’hésiteront pas à dire: un Touareg, des Touaregs, puisque c’est le pluriel ici qui est francisé, et des chérifs, et aussi un li(e)d, des li(e)ds, le singulier étant suffisamment connu. On peut évidemment établir une différence entre le sens musical et le sens littéraire; mais vraiment est-il admissible que ce mot ait deux pluriels, lieds quand on parle de Gœthe, et lieder quand on parle de Schubert?
Les autres mots où l’e allonge l’i sont des noms propres: Bjœrnsti(e)rne, Di(e)z, Elzevi(e)r, écrit aussi Elzévir, Fi(e)lding, Fri(e)dlingen, Gri(e)g, Ki(e)l, Li(e)bknecht, Ni(e)belung, Ni(e)buhr, Ni(e)dermeyer, Ni(e)tzche, Ki(e)pert, Ri(e)sener, Schli(e)mann, Si(e)gfried, Si(e)gmund, Spi(e)lberg, Ti(e)ck, Wi(e)land, Wi(e)sbaden, Zi(e)m, etc., et tous les noms anglais terminés en -field. Il est pourtant difficile de ne pas admettre ou tolérer Fri-ed-land, en trois syllabes: en tout cas la plupart des Parisiens ne connaissent que l’Avenue de Fri-ed-land. L’e se prononce aussi, à tort ou à raison, dans Van Swieten, Liebig et Brienz; plus correctement dans Sienkiewicz, Mickiewicz, Sobieski, Sien-Reap, et aussi dans Nield et Dierx, à fortiori. Il se prononce également dans les noms des langues romanes, comme Fieschi (et Fiesque), Fiesole, Tiepolo, Oviedo, etc.
[201] Peer Gynt, Scheele, Seeland, Steen, Van der Meer; Pourtant Beethoven n’a plus en français qu’un e bref mi-ouvert.
[202] Et dans Aberdeen, Beecher Stowe, Flamsteed, Gretna Green, Greenwich, Leeds, Queensland, Queenstown, Seeley, Tennessee, etc.; mais on admet é dans Dundee.
[203] L’oe flamand se prononcerait correctement ou dans des mots comme Boers, Boerhaave, Goes, Moers, Woevre, mais cette prononciation est trop éloignée de l’usage français, et nous prononçons généralement Bo-ers, Bo-erhaave, etc. Nous germanisons même Bloemfontein en Bleumfontaïn. Mais Woëvre se prononce surtout Voivre, et s’écrit même de cette façon.
A côté de l’o avec trémas (eu), l’allemand a aussi un a avec tréma, que nous transcrivons également tantôt par æ liés, tantôt par aë, et qui se prononce comme è ouvert moyen ou même bref: Auerstæd(t), Bædek(e)r, Hæckel, Hændel, Hænsel et Gretel, Lænsberg, Mælzel, etc. Toutefois Lænsberg se prononce encore lansber. D’autre part aë se prononce comme a long dans Maëstricht et Maëlstrœm, Ruysdaël, Mᵐᵉ de Staël et Gevaërt; Jordaëns et Saint-Saëns se prononcent par an: voir aux nasales.
L’e est distinct de l’a dans Laënnec, Gaëte, Paër, etc., et même sans tréma, dans Laeken ou Maes, et peut-être Paesiello. Maeterlinck (et non Mæ) doit se prononcer ma et non mé.
[204] Si ce livre était un livre de phonétique, nous aurions traité le groupe ai ou ei avec l’e, car ils ne font qu’un: ai ou ei, jadis diphtongues, comme oi, ne sont plus que des graphies surannées, qui disparaîtraient, s’il y avait quelque logique dans l’orthographe. On écrit bien effet et préfet: pourquoi pas aussi bien parfet ou satisfet, puisque l’étymologie est la même, ou à peu près, et la prononciation identique? Pratiquement, et l’orthographe étant ce qu’elle est, il a paru préférable de maintenir la distinction.
[205] Cette prononciation est naturellement celle de Victor Hugo: