[331] Ad libitum, qui s’emploie aussi en musique, ainsi que les mots précédants, n’est pas italien, mais latin, et se prononce par o, suivant la manière française de prononcer le latin.

[332] Nous francisons surtout une infinité de noms propres qu’il serait impossible d’énumérer, italiens ou espagnols aussi bien qu’allemands ou anglais. Même dans un nom comme Gervinus, il arrive qu’on prononce ghe à l’allemande et nus à la française. On hésite pour quelques-uns, comme Ur, Estramadure, Cherubini, Gluck, Kurdistan, Vera-Cruz, Yukon. On prononce toujours ou de préférence ou dans Abatucci, Carducci, Ciudad-Réal, Pulci et Yuste; dans John Bull et British Museum; dans Bochum, Carlsruhe, Fuchs, Gmund, Humperdinck, Jungfrau, Kotzebue, Krupp, Metzu, Munkaczy, Niebelung, Niebuhr, Rigikulm, Rubinstein, Ruhmkorff, Schubert (quoique on ne prononce pas le t), Schulhoff, Schumann, Siegmund, Suppé, Thun, Tugendbund, Uhland, Unterwalden, Wundt et Zug, et tous les noms en -burg; dans Bukovine, Lule-Bourgas et Uskub, dans Yusuf et Hammurabi, dans Pégu (écrit aussi Pégou), Bégum, Thugs, Chemulpo, Shoguns et Fusi-Yama, et à fortiori les noms moins connus. En France même, Banyuls se prononce par ou dans la région, ainsi que le golfe Juan. L’u ne se prononce pas dans l’italien buona, pas plus dans B(u)onaparte que dans B(u)onarotti, malgré les efforts des émigrés, ni dans e pur si m(u)ove ou galant(u)omo.

On remarquera que le cas de Schuber(t) est un admirable exemple de demi-francisation. Mais le cas de Gluck est bien particulier. Ce mot fut sans doute francisé au XVIIIᵉ siècle. Au XIXᵉ siècle, on s’imagina que gluc, prononciation courante, était aussi la prononciation allemande, et on se mit à écrire Glück, avec le tréma qui, en allemand, sert à distinguer u de ou. Mais jamais les Allemands n’ont écrit ni prononcé Glück. S’ensuit-il qu’il faille nécessairement prononcer glouc, comme font les spécialistes? En aucune façon, car on n’a pas affaire ici à une tradition établie, comme pour Schubert et Schumann. On a donc le choix; mais de quelque façon qu’on prononce, il faut écrire Gluck uniquement. Mais dans la prononciation de Kluck, il n’y a pas le choix. Beaucoup disent et écrivent: le général allemand von Klück, avec le tréma. C’est une faute. Et l’on doit prononcer Klouck.

[333] De même Burne Jones, Burns, les mots en -burn et -burne, Burton, Churchill, Ruskin, Russel, et les mots en -bury, encore que Salisbury puisse très bien être francisé par les personnes qui ne savent pas l’anglais. U initial se prononce iou dans David Hume, et dans United States (ce qui fait iounaïted).

[334] Avec quelques noms propres: Decamps, Fécamp, Longchamp, Deschamps, Colomb. De même Paimbeuf ou Gambetta. Cet m n’est en réalité qu’un n modifié, soit en latin, soit en français, pour s’accommoder à b, p, ou m, par exemple dans les composés de en: embarquer, emporter, emmener. L’m de triumvir ou décemvir n’étant pas dans ce cas, il n’y a point de nasale dans ces mots, qui gardent le son latin.

[335] On trouve aussi l’m exceptionnellement dans quelques noms propres: Chamfort et Chamlay, Domfront, Damrémont et Damville, et Samson, qui ont tous le son nasal, ainsi que Dommartin, où les éléments composants, dom et Martin, restent distincts, comme dans Maisonneuve.

[336] Avec Adam. Autrefois les finales en -am et -em, sauf l’interjection hem, étaient toutes nasalisées (même dans la prononciation du latin), aussi bien que les finales en -um: Abraham, Balaam, Roboam, rimaient avec océan, Jérusalem avec élan, comme Te Deum avec odéon.

Ce n’est qu’à partir du XVIIᵉ siècle qu’on commence à séparer l’m dans les finales en -am et -em; mais Voltaire fait encore rimer Balaam avec Canaan dans la Pucelle. De cette prononciation nasale, il est resté, comme on voit, peu de traces. On ne prononce plus guère quidam comme au temps de La Fontaine (kidan):

Ils allaient de leur œuf manger chacun sa part,
Quand un quidam parut...

Ce mot avait même alors un féminin, qui était quidane et non quidame; aujourd’hui on prononcerait plutôt kidame ou kuidame, à la manière dont nous prononçons le latin; mais le mot n’est plus guère employé. De même dam, que La Fontaine fait rimer avec clabaudant dans la fable du Renard anglais, n’appartient plus guère qu’au vocabulaire théologique: la peine du dam. Adam est, en définitive, le seul mot usuel en am qui ait gardé la finale nasale: il était trop populaire pour que sa prononciation pût être altérée, je veux dire défrancisée, comme l’a été celle d’Abraham, par exemple: il en est ainsi de tous les mots qui s’apprennent par l’oreille et non par l’œil. Macadam vient, il est vrai, de l’anglais Mac-Adam; mais Adam n’est pas nasal en anglais, et macadam, en qualité d’étranger, s’est francisé, sans nasaliser sa finale. On connaît l’anecdote de quanquam, autrefois prononcé kankan, comme quisquis était prononcé kiskis: la réforme de cette prononciation est due au fameux Ramus. Mais comme cette réforme avait été faite en dehors de la Sorbonne, les docteurs de Sorbonne menacèrent de la censure ecclésiastique ceux qui adopteraient la nouvelle prononciation. Aussi, un jeune prêtre, ayant négligé de prononcer kankan dans une thèse publique, vit la Sorbonne déclarer vacant un bénéfice considérable qu’il possédait. La question fut portée au Parlement, et il fallut l’intervention des professeurs du Collège Royal, Ramus en tête, pour prouver le ridicule de ce procès. On sait par ailleurs que c’est le grand usage du mot quanquam dans les discussions de l’école qui a donné naissance au mot cancan.