[771] Sauf dans la forme verbale e(st) et dans quelques noms propres: pour ce groupe final -st, voir plus loin, au chapitre du T.

[772] En effet, l’s était devenu muet partout devant une consonne au cours du moyen âge. L’introduction des mots savants dans la langue rétablit l’habitude de prononcer l’s, et fit même revivre des s muets de la langue populaire. Il devint bientôt très difficile de savoir quels s se prononçaient, quels s ne se prononçaient pas devant une consonne; car on en comptait des milliers où l’s servait seulement, soit à allonger la voyelle précédente (comme l’s du pluriel), par exemple dans ba(s)tir, fe(s)te, di(s)ne, soit simplement à marquer l’étymologie, par exemple en tête des mots commençant par es-, des-, mes-, res-, comme e(s)cu, e(s)chelle, de(s)brouiller, me(s)chant, me(s)pris, re(s)pondre, où l’e était devenu bref. Cela dura jusqu’au jour où l’Académie prit enfin le parti, dans la troisième édition de son Dictionnaire (1740), de remplacer partout ces s muets par des accents aigus ou circonflexes. Mais les mots qui avaient été altérés sont restés altérés: ainsi satisfaction, restreindre, presbytère, cataplasme, etc., etc., et aussi festoyer, après de longues hésitations (fêtoyer est encore dans le Dictionnaire de l’Académie): voir sur ce point le livre de Thurot, tome II, pages 320-326.

[773] De même Le(s)diguières, De(s)bordes, De(s)cartes, De(s)champs, De(s)combes, De(s)fontaines, De(s)forges, De(s)genettes, De(s)jardins, De(s)mahis, De(s)marets, De(s)moulins, De(s)noyers, De(s)périers, De(s)pois, De(s)portes, De(s)prez, De(s)préaux, De(s)roches, De(s)rousseaux, De(s)touches, Se(s)maisons, etc., et même De(s)chanel, De(s)pautère et Dele(s)cluze, quoiqu’ils n’aient pas d’s final. De même aussi les noms qui commencent par Bois-: Boi(s)lile, Boi(s)gelin, Boi(s)robert, Boi(s)guillebert, Boi(s)mont, et encore Gro(s)bois, Pa(s)deloup et Pa(s)-de-Calais. Mais on prononce l’s dans Lescar, Lescaut, Lescot, Lescun et Lescure, dans Lesparre, Lespès et Lespinasse, comme dans les noms anciens, Lesbie, Lesbos et Lestrygons, le breton Lesneven ou l’anglais Leslie; de même dans Desdémone ou Destutt de Tracy. Dans Mal(e)sherbes, on n’a pas non plus affaire à l’article, mais à un adjectif pluriel, qui s’accorde avec le substantif; c’est pourquoi l’e est muet, et l’s se lie.

[774] Registre a aussi fait exception pendant quelque temps, et pouvait s’écrire regître; l’s y est rétabli définitivement. Il se prononce dans maistrance, malgré maître. On ne prononce pas l’s de beef(s)teack, mais ce mot s’écrit beaucoup mieux bifteck.

Le cas de cheve(s)ne, unique dans les mots de la langue, est au contraire très fréquent dans les noms propres, sur qui l’Académie n’avait point autorité, et qui ont conservé malheureusement cet s inutile. Devant l et n surtout, les exemples en sont très nombreux, et jamais ou presque jamais l’s ne se prononce dans les noms français: ainsi Cha(s)les, Pra(s)lins, Ne(s)le, Pre(s)le, Champme(s), l’I(s)le-Adam, Rouget de Li(s)le, et tous les noms où figurent I(s)le ou Li(s)le, A(s)nières, Duque(s)ne, Sure(s)nes, Que(s)ne, Fre(s)nel, Daume(s)nil et tous les noms en -mesnil, Ai(s)ne, Hui(s)ne, Co(s)ne, Do(s)ne, Ro(s)ny, etc., etc. Les mots qui font exception sont très rares: je ne vois guère qu’Isnard. Devant les autres consonnes, surtout devant le t, l’s se prononce ordinairement aujourd’hui pour des raisons diverses, ou simplement par altération analogique; ainsi l’s ne se prononçait pas dans Pasquier ou Estienne, de Maistre et Lemaistre, Testu et Testelin, et d’autres, et s’y prononce aujourd’hui généralement, tout comme dans Astrée, Coustou, Crespin, Demoustier, Espeuilles, Esquirol, Estaing, Esterel, Estrées, Lespinasse, Mesmer, Mistral, Monistrol, Montespan, Montesquieu, Pascal, Restaut, Restif (pas toujours), Robespierre, Sylvestre, etc., outre les noms cités dans la note précédente. Il y a pourtant un assez grand nombre d’exceptions qui se sont conservées tant mal que bien, devant des consonnes diverses, surtout m: Cha(s)te(l)lain, et les noms commençant par Cha(s)t-, Chre(s)tien de Troyes, d’E(s)préménil, duc d’E(s)cars, écrit aussi Des Cars, Du Gue(s)clin, Duhe(s)me, Fi(s)mes, He(s)din, l’E(s)toile, l’Ho(s)pital, Male(s)troit, Mene(s)trier, Me(s)mes, Me(s)vres, Pe(s)mes, Rai(s)mes, Saint-Me(s)min, Sole(s)mes, Vo(s)ges, etc. Dans les noms anciens, l’s se prononce, naturellement: Ascagne, Asdrubal, Asmodée, Aspasie, Avesta, Démosthène, Esculape, Esdras, Espagne (quoique épagneul n’ait pas d’s), Ismène, Israël, Istrie, Nestor, Thémistocle, etc., et même Eschine, et Eschyle, malgré la difficulté, et même devant un n ou un l, comme dans Misnie; Péla(s)ges seul fait exception, par la difficulté qu’il y aurait à prononcer l’s devant la syllabe muette ge, comme dans Vo(s)ges, mais l’s reparaît dans pélasgique, où la difficulté n’est qu’amoindrie. L’s se prononce également dans les noms étrangers, comme Asmodée, Disraéli, Dresde, Espartero, Erasme, Escobar, Escurial, Ismaël, Ispahan, Lisbonne, Mansfeld, Mesmer, Pasquin, Presbourg, Sleswig, Sobieski, Tasmanie, Toscane, Van Ostade, Velasquez, etc., et même devant un l, comme dans Islam, Islande, Isly ou Venceslas.

[775] Mais il ne faut pas se dissimuler que l’e ajouté ainsi dans escandale, escrupule ou esquelette, espécial ou estatue, est absolument le même que celui d’escabeau, escadre, escadron, escalade, escarcelle, escarmouche, escopette, escorte ou esquif, d’espace, espadon, espalier, espèce, espérer, espion ou esprit, d’estampe, estomac ou estropier, etc., sans compter celui des mots qui ont perdu leurs s: échelle, écrire ou écu, épars, épée, épais ou époux, étable, établir, éternuer, étouppe, étrennes ou étroit, etc., pour e(s)chelle, e(s)crire, etc. Tous ces e sont des intrus qui ont réussi à s’imposer; les autres auraient pu réussir tout aussi bien: ce sont des cousins pauvres.

[776] Michaëlis et Passy ne l’admettent pas une seule fois: ils prononcent ascétique comme acétique. On entend aussi deux s dans Brescia, un seul ou un c dans Ko(s)ciusko.

[777] De même S(c)évola, S(c)eaux, S(c)ipion, S(c)ylla, identique à Sylla, S(c)yros, S(c)ythie.

[778] Fa(s)ce, ve(s)ce, acquie(s)ce, immi(s)ce, rentrent naturellement dans le cas des consonnes doubles devant un e muet; on ne peut en prononcer qu’une.

[779] Voir plus haut, page 202. Il en est de même dans les noms propres: Lisbonne, Asdrubal ou Brisgau. On prononce même souvent Bedzabé pour Betsabée, ce qui est plus extraordinaire.