[956] C’est bien pour cela que ces hiatus apparents sont si fréquents chez Corneille: pour lui ce n’étaient pas des hiatus. Voyez, par exemple, dans Polyeucte, acte II, scène 2, la seconde tirade de Pauline: on y trouve trois rencontres qui, pour nous, sont des hiatus, et pour lui n’en étaient pas:

Ma raison, il est vrai, dompte mes sentiments.
Votre mérite est grand, si ma raison est forte.
Plaignez-vous en encor, mais louez sa rigueur.

Nous ne faisons plus ces liaisons. Dans le premier vers, nous nous tirerons d’affaire par une pause; dans les autres, nous subirons l’hiatus, et il faut avouer que le dernier est bien désagréable. La tirade suivante de la même Pauline offre encore deux rencontres pareilles en douze vers, et la première est également désagréable pour nous, parce que nous ne pouvons plus faire la liaison:

Hélas! cette vertu, quoique enfin invincible...
Enfin épargnes-moi ces tristes souvenirs.

Ces liaisons des nasales se retrouvent dans le Midi, parfois même par-dessus une consonne: je tien(s) na dire... C’est probablement un reliquat d’une prononciation qui fut correcte à l’époque où l’on écrivait je tien.

[957] Racine, Britannicus, acte IV, scène 4.

[958] Ce phénomène de dénasalisation ressemble tout à fait au cas des adjectifs qui dévocalisent leur u devant une voyelle, bel homme, nouvel an, fol orgueil, mol édredon, vieil homme: ici aussi c’est le son du féminin qu’on entend.

[959] C’est ce qui condamne encore la dénasalisation au moyen de l’accent aigu de enamourer, enivrer et enorgueillir, où se rencontre le même phénomène de liaison (voir page 133); car ces mots devraient donner normalement, s’ils se dénasalisaient, a-namourer, a-nivrer, a-norgueillir, comme on prononce dans le Midi, très logiquement (cf. a-nuyer pour ennuyer).

[960] Ces traditions ont d’ailleurs des racines profondes dans le passé, car il y eut un temps où le féminin lui-même gardait le son nasal: vain, vain-ne, comme fem-me et ardent-ment: voir pages 64 et 131.

[961] Tout comme dans bo-nhomme, bo-nheur, bo-nhenri (sans compter boniment ou bonifier).