C’est encore une des bizarreries de notre orthographe; nous écrivons bien je ferai au futur, comme nous prononçons, et non pas fairai, malgré l’identité constante d’orthographe entre le futur et l’infinitif; pourquoi pas aussi bien je fesais? C’est ce que faisait ou fesait Voltaire. Pourquoi l’Académie n’a-t-elle pas suivi son autorité, comme elle s’est décidée à le faire pour les mots en -ais, au lieu de -ois? La conséquence, c’est qu’on se met de plus en plus à prononcer faisais, faisons, et surtout bienfaisant et bienfaisance, comme on écrit, et il y a des chances pour que cette prononciation fautive finisse un jour par prévaloir.
Cette prononciation d’e pour ai a été longtemps aussi la seule correcte pour faisan, faisane, faisandeau, faisander; mais elle tend déjà à disparaître dans ces mots, en attendant qu’elle disparaisse dans les autres.
Le groupe ouai s’est prononcé oi dans certains mots, comme le groupe oue: on disait doirière, comme on disait foiter; mais cette prononciation est aussi surannée aujourd’hui dans douairière que dans souhait et souhaiter, ou dans fouet[229].
IV. Le groupe AIGN.—Il en est du groupe aign comme du groupe oign, non pas partout, mais dans beaucoup de mots; il contenait à l’origine une voyelle simple, a, suivie d’un n mouillé, qui s’écrivait ign[230].
Ceux de ces mots qui ont perdu leur i, ga-(i)gner, monta-(i)gne, a-(i)gneau, compa-(i)gnon, ont sauvé leur prononciation; ceux qui ont gardé leur i, ara-igne, châta-igne se sont altérés, l’i s’étant joint indûment à l’a: arai-gnée, châtai-gne. Tous ces mots se prononcent depuis longtemps comme ils s’écrivent[231].
V. Les mots étrangers.—Nous avons vu les finales anglaises -ay et -ey se prononcer en français comme e ouvert et non fermé; nous ouvrons aussi ai dans bar-maid, cock-tail, mail-coach, daily(-News) ou rocking-chair. Quelques-uns prononcent de même rail ou railway.
Au contraire, bairam se prononce baïram (quelquefois béïram), aï faisant une seule syllabe, comme dans l’allemand kaiser. Mais scheik est francisé en chèc et non en cheïc. Vayvode a été remplacé par voïvode[232].
Le groupe allemand ei est une diphtongue qui se prononce à peu près aï, monosyllabique. On le francise à moitié dans gneiss ou edelweiss, où l’on fait sonner tout au moins une semi-voyelle (eye au lieu de aye). Mais il importe d’articuler nettement et à l’allemande, c’est-à-dire aï ou aye, dans reichstag ou reichsrath, dans vergiss mein nicht, dans leit-motif, zollverein, etc.; et cela vaut mieux également pour edelweiss[233].
Le mot geyser, qui devrait se prononcer comme kaiser (beaucoup, néanmoins, prononcent ka-i-ser, à l’allemande), est un des exemples les plus curieux de l’habitude que nous avons de franciser à demi; le g a gardé le son guttural et la diphtongue ey est restée diphtongue, mais en se francisant par e, et la finale a pris l’e ouvert et long qui est purement français: gheïzèr[234].