II. Décomposition de l’y grec entre deux voyelles.—Nous avons dit que l’i est assez rare entre deux voyelles dans le corps d’un mot. L’y grec y est au contraire assez fréquent. Il se produit alors une décomposition de l’y grec en deux i, qui appartiennent à des syllabes différentes; et alors le premier altère ou diphtongue la voyelle précédente, tandis que le second devient semi-voyelle: payer ou grasseyer se prononcent pai-yer et grassei-yer; royal se prononce roi-yal; fuyard se prononce fui-yard.
Il est évident que roi ne peut pas s’accommoder de ro-yal, ni fuir de fu-yard. Mo-yen, qu’on entend encore parfois, est tout à fait suranné et détestable, malgré les efforts de Littré[465]; vo-yons ou a-yant, qu’on entend aussi, sont peut-être encore pires; savo-yard et bru-yant, qui ne sont pas rares, ne sont guère meilleurs; écu-yer serait plus justifié, mais il y a beau temps qu’il est passé à écui-yer.
Mais voici un phénomène plus curieux: l’y grec se décompose même à la fin du mot, le second i faisant syllabe à lui seul, dans pays (pè-i), et par suite payse, paysan, paysage, dépayser, malgré la consonne articulée qui suit. Il en est de même devant l’e muet, dans abbaye (abè-i), qui a ainsi quatre syllabes, si on compte la muette. On prononce d’ailleurs abè-yi aussi souvent que abè-i; mais on dit plus généralement pè-i, pèi-se, pè-isage[466].
J’ajoute qu’ici aussi, bien entendu, la décomposition de l’y grec n’empêche pas la formation de deux yods dans les imparfaits et subjonctifs en -ions et -iez: fuyions, fuyiez se prononcent en réalité fuiy-yons, fuiy-yez.
Cette décomposition de l’y grec entre deux voyelles est en français une règle très générale. On y trouve cependant un certain nombre d’exceptions qu’il faut indiquer: je veux dire des mots qui ne décomposent pas l’y grec, mais gardent intacte la voyelle qui le précède[467].
1º L’a reste intact dans le populaire fa-yot, dans ta-yon et ta-yaut, qui s’écrit aussi taïaut, dans bra-yette, qui est plutôt braguette (mais non dans brayer ou brayon), et dans ba-yer aux corneilles, qui devrait être bai-yer (comparez bouche bée, béant): une confusion s’est faite avec bailler depuis fort longtemps, contre laquelle il est impossible de réagir[468].
L’a se maintient aussi dans coba-ye, cipa-ye, ba-yadère et papa-yer, qui sont des mots d’origine étrangère, ainsi que dans l’expression exotique en paga-ye[469].
2º L’o reste intact dans bo-yard et go-yave, mots étrangers, et dans cacao-yère, pour conserver le simple cacao, mais non dans voy-ou, qui vient de voie, ni dans savoy-ard, qui vient de Savoie, ni dans les mots en -oyau, où la prononciation par o est devenue exclusivement populaire[470].
3º L’u reste intact dans gru-yer, mot étranger, ordinairement aussi dans thu-ya, qui est dans le même cas; de plus dans bru-yère, qui a peut-être été maintenu par le nom propre La Bru-yère, et dans gru-yère, qui est aussi originellement un nom propre.
La tendance à décomposer l’y dans les mots français est si forte qu’on prononce quelquefois thui-ya et que gru-yère lui-même, nom propre francisé en nom commun, est parfois articulé grui-yère, malgré la difficulté; mais c’est assez rare. Avec l’u, c’est plutôt le phénomène contraire qui se produit, c’est-à-dire qu’on paraît tendre parfois à revenir de ui à u.