Madame de Mainville.—«Jeudi soir. Mais vous, monsieur, vous m'inquiétez; depuis environ un mois, vous n'êtes plus le même; votre santé est moins bonne; vous changez à vue d'œil. Qu'avez-vous? Ne devriez-vous pas être le plus heureux des hommes?»
De Saint-Pré répond par un monologue—on ne saurait appeler autrement sa tirade, qui, au manuscrit, n'a pas moins de quatorze pages in-4º à vingt lignes par page—dans lequel il expose le tableau de sa situation. Il a fait ce qu'il a pu pour le bonheur des siens et pour que la concorde régnât dans son ménage; il a voulu procurer à sa famille de douces et intelligentes distractions: dîners, bals, concerts, fêtes..... Sa femme chantait, sans voix, mais avec talent; il lui a offert toutes les occasions bonnes pour la faire briller; il s'étend longuement sur les joies, sur les bonheurs qu'il ménageait à tout le monde autour de lui et dont il jouissait si amplement lui-même; il détaille minutieusement tous les plaisirs qu'on trouvait chez lui, tous les jeux divers auxquels on se livrait, en un mot tous les efforts qu'il avait faits pour chasser de son logis l'uniformité de la vie et l'ennui. Il parle dans un style très-pittoresquement imagé des promenades qu'il faisait faire à sa nombreuse famille dans les environs de Paris, aux bois de Boulogne, de Vincennes, etc..... promenades interrompues ou suivies par des repas sur l'herbe et sous les arbres. Puis vient une non moins longue tirade philosophique sur le bonheur dont il a joui et sur les déceptions qui lui ont succédé; il compare sa position présente au temps si doux qu'il a d'abord passé dans son ménage, jusqu'alors heureux, et il se désole sur l'ingratitude des siens, qui aujourd'hui, après avoir profité, usé et même abusé de ses bienfaits, le trahissent et l'abandonnent: «O roman de ma bonhomie! s'écrie-t-il, quand ils n'ont plus eu besoin de moi, ils m'ont dédaigné, les ingrats!..... De mes deux beaux-frères, l'un est un fat, qui hésite à me reconnaître; ma sœur m'insulte et m'outrage, elle me calomnie; et ma fem... (Il se cache le visage dans ses mains.) Ah! que dois-je donc attendre de mes enfants?...»
Madame de Mainville, cherchant à le consoler.—«Comment pouvez-vous vous affecter d'une ingratitude qu'on rencontre si souvent? Oubliez-les, comme ils ont oublié vos bienfaits; cherchez d'autres amis chez les étrangers.
De Saint-Pré.—«Je n'ai pas la faiblesse de juger le mal universel d'après le coup qui me frappe. Mais tout le monde m'a trompé, j'ai été certainement plus malheureux que beaucoup d'autres! L'un m'a emporté une grosse somme; l'autre a trahi mes secrets; celui-ci m'a renié, celui-là m'a insulté; enfin, je me suis attaché par les liens de la plus sincère affection à un homme dont on m'avait vanté les mérites et qui semblait me payer de retour. Cet homme, je l'ai reçu chez moi, je lui ai donné à mon foyer la même place que je lui donnais dans mon cœur; il loge dans ma maison, ma bourse lui est ouverte, mes secrets sont devenus les siens; en un mot j'avais cru trouver en lui un ami... Hélas! cet homme n'est qu'un vil misérable et un hypocrite[191].» (De Saint-Pré sort.)
SCÈNE III.
MADAME DE SAINT-PRÉ, MADAME DE MAINVILLE.
Madame de Saint-Pré.—«Vous allez partir?
Madame de Mainville.—«Pour peu de temps.
Madame de Saint-Pré.—«Nous ramènerez-vous votre mari?
Madame de Mainville.—«J'espère qu'il se porte mieux que le vôtre. M. de Saint-Pré m'a affligée tout à l'heure par l'excès de son chagrin et de son découragement.