— Oui, répliqua Béatrice, pour éviter un scandale, canaille !

— Mais non, je vous jure que c’était pour vous être agréable.

Sans l’écouter, elle le poussait vers la porte. Alors, l’idée vint à Fortuné qu’il lui restait encore une chance d’attendrir l’ingrate, l’avare créature se rappelant ce marmot dont elle l’avait obsédé, il dit, du ton le plus ému :

— Mon fils, je voudrais embrasser mon fils…

Béatrice se mit à ricaner, tordant sa bouche un peu plus que de coutume et clignant spasmodiquement son œil solitaire.

— Votre fils ? exclama-t-elle. Êtes-vous donc devenu fou, par-dessus le marché ? Mais j’aurais préféré m’ouvrir le ventre plutôt que d’y laisser lever votre sale graine de voyou ! Tenez, tenez, le voici justement qui revient, le père de mon enfant ! C’est ce bel homme-là… Il est mon mari, aujourd’hui, et il ne sera pas long à vous jeter dehors, vous allez voir cela !

Elle désignait, en parlant ainsi, un robuste garde municipal qui traversait la rue. Lorillard préféra l’éviter, et s’éclipsa.


Abandonné de tous, sans métier, sans courage, Fortuné Lorillard devint le vagabond que nous avons aperçu au début de ce récit. Il mendiait aux grilles des casernes quelque reste de nourriture, ramassait, sur le pavé des rues et dans les urinoirs, le tabac dont il ne fumait ou chiquait qu’une partie, car il vendait l’autre à des négociants spécialisés. Il ouvrait les portières des voitures devant les restaurants et les théâtres, et, bien des fois, en pareille circonstance, il entrevit d’anciens amis, ou des filles qu’il avait payées, naguère. Mais, la plupart du temps, ceux-là ne lui donnaient rien. Peut-être le reconnaissaient-ils. Peut-être, plutôt, les gens de cette espèce sont-ils plus rudes que les autres pour les pauvres, dont ils ont tellement accru le nombre.

Ce fut à ce moment que Fortuné Lorillard se repentit. Il réfléchit sur sa carrière, et la trouva pleine d’actions atroces. Il se reprocha l’ignoble ambition, la soif terrible de l’or, dont il avait été possédé. En cela, il se montra meilleur que ses nombreux semblables, que nous voyons si orgueilleux de leurs vols, et dont beaucoup, ruinés aujourd’hui, ne rêvent que de recommencer leurs exactions. Mais Lorillard, quoiqu’il se fût jadis modelé à leur ressemblance, n’était en somme qu’un tout petit gredin, en comparaison de ses confrères.