— Je n’en suis pas, s’écria Lorillard avec horreur.

L’autre se moqua de lui et persévéra dans son intention. Car il n’apercevait point pourquoi il serait plus dangereux pour lui, ou même plus répréhensible au point de vue des lois, d’assassiner un homme que d’affamer toute une nation. Mais il échoua, fut pris, et connut son erreur. Il aurait dû savoir, à son âge, qu’il est des crimes permis et des crimes défendus.

Comme Fortuné avait beaucoup de temps de libre, il se donna le plaisir d’assister au procès de Martelot. Il ne s’y intéressa que faiblement, mais, en revanche, il estima qu’on était assez bien, et à l’abri des courants d’air, dans les salles d’audience du Palais de Justice, de telle sorte qu’il prit l’habitude d’y passer ses après-midi. Il vit juger un nombre infini de malfaiteurs, de toutes les catégories, une seule exceptée.

— Depuis que je viens ici, aimait-il à dire à ses voisins, j’ai vu condamner des empoisonneurs, des apaches, des marchandes de petites filles, des faux monnayeurs, des voleurs à la tire, au poivre, et mille autres, mais pas encore un grand, un véritable mercanti.

Les autres mal-vêtus qui fréquentaient aussi, par désœuvrement, le Palais de Justice, s’esclaffaient de la naïveté de leur compagnon Lorillard. Ils le tenaient pour un peu simple d’esprit. Car ils ne savaient pas que Fortuné parlait ainsi, tourmenté par le remords et se sentant lui-même, sincèrement, plus coupable que tous les accusés qu’il regardait comparaître.

Lorillard, après quelques mois de cette vie, songea tout à coup qu’il avait oublié de rendre visite à M. Calandrap. Ce rentier bienveillant, certes, l’obligerait avec plaisir. Renseignements pris, il n’habitait plus à Paris, mais assez près, à Chevreuse. Fortuné s’y rendit.

Il trouva M. Calandrap dans son jardin, où il greffait des rosiers. C’était l’occupation charmante de ses vieux jours, et il y excellait. Même, il avait su obtenir une nouvelle variété de roses. Il ne l’avait pas baptisée, à la manière des autres amateurs, du nom orgueilleux d’une femme ou d’un homme célèbres. Mais l’ancien charcutier avait accroché, en haut du tuteur, au-dessus de la plante, une pancarte où l’on pouvait lire de loin : « Rose Jambon de Prague ». Les pétales de cette fleur nouvelle se coloraient, effectivement, du ton de la chair pâle, et des veines blanches s’y dessinaient.

Entendant marcher dans l’allée, derrière lui, M. Calandrap se redressa et se retourna, son sécateur entre les doigts. Et il vit Fortuné qui s’avançait, accoutré à la mode des misérables.

— Mon pauvre ami ! lui dit-il avec chagrin. En êtes-vous réduit à ce point de pauvreté ? Je vous croyais très riche, au contraire…

— Je ne le suis plus, répondit Lorillard ; et il narra ses aventures, puis demanda un secours.