Tandis que nous nous dirigions vers la gare, Fortuné soupirait, mais ne disait mot.

— Mon pauvre ami, lui déclarais-je, ne vous lamentez pas tant. Ce n’est que partie remise. L’adresse d’Angèle, vous l’aurez de nouveau après-demain, si vous écrivez ce soir à M. Calandrap.

Et j’ajoutai, car je suis généreux :

— J’ai sur moi un timbre de vingt-cinq centimes, je vous le donnerai.

— Merci beaucoup, répondit Lorillard. Oui, vous avez raison, il n’y a que cela de possible…

Mais des larmes brillaient sur ses joues.

Nous suivîmes le quai, où les wagons en partance étaient déjà rangés. Je m’arrêtai subitement pour en regarder un.

Il n’est rien au monde, sans doute, qui paraisse, au premier abord, aussi impersonnel qu’un wagon. Tous les wagons sont semblables, pensez-vous, au moins les wagons de la même classe, sur la même ligne de banlieue. Et pourtant non. Les wagons se ressemblent, je l’accorde, quand ils sont jeunes. En vieillissant, ils se distinguent les uns des autres. Tel, par exemple, aura reçu quelque choc contre sa portière, dont la tôle vernie demeurera cabossée ; une de ses vitres sera fêlée, qu’on ne remplacera point. Ajoutez encore que, sur l’autre carreau, un voyageur aura écrit du bout du doigt, dans la poussière, un mot que je déclare illisible, afin de ne point le reproduire ici. — Eh bien ! ce wagon-là, n’est-ce pas, si une fois vous l’aviez rencontré, vous le reconnaîtriez ensuite parmi tous les autres, fussent-ils un million ?

C’était précisément mon cas. Le wagon que j’observais montrait une portière cabossée entre deux vitres, l’une fêlée, l’autre décorée de l’inscription ci-dessus évoquée. Dans ce compartiment-là, le matin même, Fortuné Lorillard avait gagné Versailles en compagnie de diverses personnes, dont deux gendarmes et moi.

Lorillard, inclinant le front, continuait de marcher, avec lenteur. J’en profitai pour monter, sans qu’il me vît, dans le wagon familier.