Je pensais à me retirer, lorsque Lorillard, se retournant vers moi, me présenta, et conta quel service je lui avais rendu. Angèle voulut m’embrasser aussi, ce que je lui permis avec bienveillance. Tous deux me défendirent de m’en aller.
— Je vous garde, affirma Lorillard : vous dînerez avec nous.
En vérité, il se sentait dès maintenant chez lui, et ne se trompait point.
Angèle avait reçu, elle aussi, la veille, une lettre de Calandrap, qui lui exposait la misère de Fortuné, lui apprenait que celui-ci, sans doute, irait bientôt la voir. Mais, depuis des mois déjà, Angèle espérait le retour de son premier mari. Elle disposait à table, à chaque repas, le couvert de l’absent, certaine qu’il saurait la retrouver à la longue.
— Mon pauvre amour, disait-elle à Lorillard, comme tu as dû souffrir !
Elle touchait amoureusement les loques du vagabond tant aimé, baisait le visage crasseux, caressait la barbe embroussaillée.
— Viens par ici, dit-elle enfin. J’ai conservé du linge et des habits d’Edgar…
Elle l’emmena. J’attendis pendant trois quarts d’heure. Puis ils revinrent tous les deux. Fortuné était lavé, rasé, peigné, parfumé. Il portait un faux-col, une cravate, un complet fort propre, mais un peu étroit, dépouilles de feu Dujardin. Il avait l’air, ainsi d’un bourgeois assez important.
Puisque l’on m’invitait à dîner, je ne voulus pas être en reste. Je demandai permission de sortir, pour me procurer du champagne. Nous étions déjà dans la salle à manger. Fortuné servait la soupe. Il me recommanda de me dépêcher, pour ne pas la laisser refroidir.
Je ne mis guère de temps, et revins, avec une bouteille sous chaque bras. Comme j’entrais, sans prévenir, j’aperçus Angèle à genoux, mains jointes, devant Fortuné.