— Si, si, je sais. Tu veux épouser Béatrice Brigontal. Elle-même me l’a dit. Comment peux-tu aimer cette horreur de fille, qui n’a qu’un œil…

— Mais je ne l’aime pas du tout, je te le jure !

— C’est un vilain paquet d’os, poursuivit Angèle, et qui sent mauvais. Me quitter pour un coucou semblable !

Angèle, en parlant ainsi, bombait la poitrine, et elle avançait vers Lorillard ses larges et tremblantes mamelles, dont les bouts pointaient sous la camisole rose. Elle semblait les prendre à témoin de l’extravagante injustice que Fortuné lui faisait, en préférant à la rare plénitude de tels appas la peau noire d’une femme maigre.

— Béatrice est folle, déclara Fortuné. Tu as eu tort de l’écouter. Je n’aime que toi.

Et, quoiqu’il ne fît point très sombre encore, il embrassa longuement Angèle. Elle ne pleurait plus. L’espoir la réchauffait. Pourtant elle ne voulait pas s’y abandonner. Si Béatrice se vantait ainsi, c’est qu’elle avait un motif…

Lorillard prit le bras de l’affligée. Tous deux gagnèrent lentement l’avenue Trudaine. Angèle écoutait son fiancé, qu’elle avait cru infidèle, et qui se disculpait aisément. Il expliquait comment Brigontal lui avait fait l’atroce proposition, et comment Béatrice l’avait tourmenté tout le jour, à la cave comme à la boutique, par une poursuite opiniâtre.

Angèle s’épanouissait. Elle regrettait de s’être laissée si vite entraîner à une jalousie violente et injuste. Baisant le cher visage de son Fortuné, elle demandait pardon du soupçon qu’elle avait conçu, dans son égarement. Mais Lorillard demeurait songeur, et il répétait :

— Je ne sais pas comment m’arranger, à présent. Brigontal ne cédera son fonds qu’à son futur gendre…

— Mon amour, répondit Angèle, il ne manque pas de fonds d’épicerie à vendre dans Paris. Il serait préférable, même, que nous nous établissions dans un autre quartier que celui-ci. Car mon patron sera très fâché de mon départ, et plus furieux encore s’il nous voit vivre ensemble, tous les deux, à trois pas de sa porte. Il en aurait beaucoup de peine.