— C’est une maladie ? Vous avez attrapé cela avec les femmes, bien sûr. Mais ne peut-on vous guérir ?
— Ce n’est pas une maladie, déclara lentement le candidat épicier, c’est une conformation naturelle. Je suis né ainsi, pour mon malheur.
— Allez, mon bon ami, ne vous tourmentez pas. Chacun a ses infirmités. Tenez, moi, j’ai une hernie depuis quarante ans, et je n’en suis pas moins solide. Et Béatrice, voyez Béatrice ! Elle est borgne, on ne peut pas dire le contraire. Hé bien ! cela ne l’empêche tout de même pas d’être une belle fille.
— Vous dites la vérité, Monsieur Brigontal, mais il est bien préférable d’avoir une hernie et d’être borgne en même temps, que d’être hermaphrodite comme moi.
— Hermaphrodite, répéta le maigre négociant, que signifie ce mot-là ? Comment diable êtes-vous donc bâti ?
— A peu près comme vous, dit Lorillard, mais j’ai quelque chose de plus et quelque chose de moins. C’est assez difficile à expliquer. Enfin, voici : je suis homme et femme en même temps, et pas tout à fait, si bien que je ne suis réellement ni l’un ni l’autre. Vous saisissez ?
— Je ne saisis rien du tout, déclara le vieux, éberlué.
— Je suis un phénomène, cria douloureusement Fortuné, un malheureux phénomène. Sauf le respect que je vous dois, je porte, à leur place, les organes de l’homme et ceux de la femme. Encore, si je les possédais complets, utilisables ! Mais ils en sont bien loin, Monsieur Brigontal et je ne suis bon à rien, d’aucune des deux manières.
— Par exemple ! Et vous voulez épouser ma fille ?
— Je n’y songe pas. C’est vous qui avez eu la bonté de me l’offrir. Je me serais trouvé très heureux de l’accepter. Mais c’est impossible, vous comprenez bien que c’est impossible !