Le vieillard réfléchit avec tristesse. Il avait cru caser sa Béatrice, et tout s’effondrait. Ce n’était point l’affection paternelle qui lui inspirait, en ce moment, un indicible chagrin, mais sa prodigieuse avarice. Un rêve, sublime pour lui, s’anéantissait : le rêve de marier sa fille sans dot, et de n’avoir plus jamais, jamais, un sou à dépenser pour elle. Il ne voulut point encore abandonner une espérance si délicieuse, et il prononça :

— Après tout, cela m’est égal, à moi, que vous soyez fait si drôlement. Mais j’ai peur que la chose ne plaise pas beaucoup à ma chère enfant. Enfin, je lui en parlerai, je la raisonnerai, j’obtiendrai peut-être qu’elle passe par là-dessus.

A l’heure du déjeuner, Lorillard observa un changement total dans l’attitude de Béatrice. Tantôt la malheureuse jeune fille, interdite, regardait son assiette d’un œil désespéré, et tantôt, relevant son front jaune, elle tournait vers Fortuné une figure méprisante. Avant le dessert, elle se dressa, larmoyante, énervée, et s’en alla gémir dans la boutique sur ses espérances si vite éteintes.

L’étrange subterfuge conseillé par Angèle réussit donc parfaitement. Les Brigontal renoncèrent avec douleur au mariage tant espéré, et qui se révélait soudain impraticable. Béatrice, dès cette heure, ne put supporter la vue de ce Fortuné qu’elle avait si passionnément chéri. On ne doit point s’en étonner, ni blâmer cette personne cruellement frustrée. Toute autre, à sa place, eût éprouvé la même rancune. Vous pouvez en faire l’expérience. Touchez d’amour le cœur de la jeune fille la plus éthérée, aux sentiments platoniques, cœur confit par les romans chastes comme un abricot par le sucre, une de ces jeunes filles, enfin, qui ne lèvent les yeux que pour regarder les étoiles. Et puis allez lui dire, à cette vierge si touchante, que votre organe le plus secret et le plus noble a été, par accident, pris dans un engrenage qui l’a broyé. Vous verrez instantanément fuir la chère âme, qui jamais en ce monde ne vous reparlera.

La colère même de Mlle Brigontal avança les affaires de Fortuné, car elle obligea le vieil épicier à conclure rapidement la vente, afin que Béatrice ne fût pas trop longtemps à supporter la présence d’un être exécré. Bien que le bonhomme fût peu sensible de sa nature, il souffrait pourtant des larmes de sa fille, qui en répandait davantage, avec son œil unique, qu’Argus lui-même n’en aurait pu sécréter sous ses deux cents paupières.

Du reste, Angèle avait raison, M. Brigontal tenait à quitter le commerce. Il se contenta de tirer de Fortuné le plus d’argent possible, sous prétexte de lui céder les denrées en magasin.

Cet argent-là, comme celui qui payait le fonds, ce fut naturellement Angèle qui le fournit à son amant. Elle l’aimait, elle avait confiance en lui. La date de leur mariage était déjà arrêtée entre eux. Elle coïncidait avec le temps où les Brigontal devaient abandonner la maison.

Ce jour vint bientôt. Une voiture de déménagements emporta les meubles et les hardes du père et de la fille, minable bric-à-brac où vivaient des nations entières de punaises et de cloportes. M. Brigontal quitta son épicerie, avec la sereine gravité d’un empereur qui abdique de sa propre volonté. Il prit cordialement congé de Fortuné, lui promit de lui rendre visite avant de partir pour le Cantal. Quant à Béatrice, elle sortit sans prononcer un mot, en jetant un regard de serpent sur le soi-disant hermaphrodite.

Après le départ des Brigontal, la boutique fut fermée, pour quelques jours, et les ouvriers commencèrent de la remettre à neuf, d’y apporter les changements décidés par Fortuné. Une bande de calicot, clouée à l’extérieur, annonçait la réouverture prochaine et le nom du nouveau propriétaire.

Vers le milieu de la première journée, et comme Lorillard achevait son déjeuner, il vit entrer dans le magasin Béatrice Brigontal. Elle paraissait à cette heure, en son roide maintien, plus furieuse que jamais. S’avançant d’un pas saccadé vers le jeune patron, elle dit aigrement qu’elle venait chercher un objet oublié la veille dans son ancienne chambre. Sans attendre la réponse, elle gagna l’escalier, disparut. Mais elle se montra peu de secondes après, et se plaignit que sa pendule, sa belle petite pendule en bronze, eût disparu.