— Je l’ai rangée moi-même, répliqua Lorillard, je vais vous la remettre.
Il monta, suivi par Béatrice grognonnante, jusqu’à l’appartement du premier étage, au-dessus de la boutique. Ils pénétrèrent dans la pièce où jusqu’alors avait logé la fille de Brigontal. Fortuné ouvrit un placard, y prit la pendule, et se retourna.
Mais Béatrice avait omis volontairement d’emporter cette horloge afin de se réserver un prétexte pour revenir, et pour accabler Lorillard, seule avec lui, de la scène vengeresse longuement méditée. Fortuné, se retournant donc vers elle, s’effraya de la voir, toute rouge et secouée d’une rage immense, lui tendre les poings et lui montrer les dents. Les mèches de ses cheveux gras volaient autour de sa tête, son œil s’exorbitait, et, de sa bouche torse, ces paroles injurieuses sortirent avec une violence terrible :
— Misérable et dégoûtant, pourquoi m’avez-vous compromise ? Comment osez-vous parler à une femme, étant châtré comme vous l’êtes ? Quand je pense que vous avez eu la méchanceté de m’embrasser, dans la cave, de me dire que vous m’aimiez !
— Non, dit Lorillard, c’est vous qui m’avez embrassé ; je ne vous demandais rien. Pour le reste, ce n’est pas ma faute…
Et comme en parlant il souriait, la fureur de Béatrice s’accrut encore, et s’exprima par d’affreuses invectives, des comparaisons infamantes, qui toutes reprochaient à Lorillard son abominable impuissance.
Il essaya de calmer cet orage, et le vit au contraire augmenter de force. A la fin, outré de tant d’insultes, et las de supporter un affront désormais inutile, il se jeta sur Béatrice, la renversa sur le parquet poussiéreux où traînaient encore les brins de paille, traces du déménagement. Et il lui montra, par une attaque soudaine, à quel point il était viril. Il est impossible de dire que Fortuné abusa de Béatrice, car elle ne se défendit qu’avec mollesse, et seulement par bienséance. L’entreprise ne rencontra pas même la difficulté qu’on aurait dû attendre. Car l’horrible borgnesse n’était plus intacte, elle avait déjà, comme on dit honnêtement, déchiré sa robe d’innocence. Cela surprit assez Lorillard, et il murmura, tout en accomplissant sa tâche avec dégoût :
— Qui donc a pu avoir autant de courage que moi ?
(Ceci, notez-le bien, doit servir de leçon à ces jaloux qui épousent des femmes laides pour éviter de devenir cocus).
Béatrice, heureuse, se releva, et secouant sa robe poudreuse et fripée, elle s’exclama :