— Alors, ce n’était pas vrai ! Tu vas m’épouser…
Lorillard se baissa, saisit l’horloge et la remit silencieusement à Béatrice anxieuse. Puis il ouvrit la porte, et, revenant vers Mlle Brigontal, il la poussa hors de la pièce, puis de marche en marche et jusque dans la rue, avec la pendule dans les bras. Et la déplorable héritière de l’épicier cessa ses cris en voyant s’attrouper autour d’elle, devant la boutique, les commères qui se moquaient, et lui demandaient pourquoi son beau fiancé la chassait de la sorte.
VI
Le mariage d’Angèle et de Fortuné fut célébré peu de jours après, sans grand éclat. Pourtant la nouvelle épousée tint à revêtir le costume blanc, elle se voila de mousseline, et elle s’enguirlanda tout entière de fleurs d’orangers. Le soir, on fit festin chez un restaurateur du quartier. Lorillard, malgré ses recherches n’avait point retrouvé ses parents, émigrés sans doute dans une autre région, depuis la guerre, et les seuls invités au repas de noce furent quelques amis, compatriotes d’Angèle. L’un de ces Suisses aimables se mit au piano après le dessert, et tous les convives, en chœur, chantèrent le Ranz des Vaches en l’honneur des époux.
Et dès le lendemain l’épicerie Lorillard fut ouverte au public. Elle était entièrement repeinte, et nettoyée. On n’y respirait plus l’odeur aigrelette des produits décomposés que Brigontal, naguère, conservait avec entêtement dans l’espoir de les vendre. La machine à découper le jambon brillait sur sa tablette de marbre. Et les sacs de café, les pots de confitures, les fioles de liqueurs, habilement rangées derrière les vitres, provoquaient la gourmandise des passants.
Parmi tant de modifications apportées au magasin, une seule avait été voulue par Angèle. Celle-ci, sachant bien que son mari devrait souvent travailler à la cave, avait exigé que le soupirail fût remplacé par un épais pavé de verre, translucide, à la vérité, mais qui ne permettait point de voir les jambes et les dessous des clientes.
— C’est plus convenable ainsi, disait-elle, oubliant, dans son ingratitude, les services que ce jour étroit et grillagé, qu’elle avait fait détruire, rendait à son amour, peu de mois auparavant.
Au-dessus de la porte, pour l’inauguration, une affiche encadrée promettait une prime à tout acheteur, et assurait que la Maison Lorillard ne tenait que des comestibles de premier ordre, aux prix les plus bas.
Un assez grand nombre de pratiques se présentèrent de bonne heure, attirées par le nouveau luxe de l’établissement. Fortuné s’employait comme un diable pour servir tout le monde, et célébrait avec conviction l’excellence de ses fromages et la tendre fraîcheur de ses épinards.
Mais la véritable merveille de la boutique était désormais Angèle Lorillard. Assise à la caisse, dont elle remplissait toute la largeur, elle y étalait un corsage de soie vermeille, décolleté jusqu’à la naissance de seins incomparables. La chevelure d’Angèle s’élevait comme un monument de tortillons frisés, où se plantaient des peignes d’un celluloïd multicolore. Nulle personne n’entrait dans la boutique sans que la belle épicière, inclinant le front avec condescendance, ne la saluât en souriant. Et qu’il était affable, ce sourire ! Chaque fois que Fortuné se retournait vers sa femme, il en admirait le visage joyeux et plein, si engageant pour l’acheteur, et digne d’être gravé sur les billets de banque afin d’y représenter la Déesse du Commerce.