Mais cette plaisante figure, où brillait le bonheur, tout à coup s’assombrit. Angèle, en même temps, laissa s’échapper de ses mains la monnaie à l’instant reçue. A demi-renversée, bras écartés, elle regardait, fascinée, M. Dujardin qui se dirigeait vers elle en bousculant les clients et en levant, d’un geste terrible, sa canne à bec de corbin.

Oui, il était réellement effrayant à voir, le vétérinaire en courroux. Sa tête minuscule et chevelue s’agitait sur son long corps sec comme au bout d’un bâton. Son binocle tremblait sur son nez pointu. Et, dans une expression carnassière, Edgar Dujardin avançait sa mâchoire inférieure couverte d’une barbe grise et emmêlée.

Lorillard, perché sur une échelle et cherchant un pot de cornichons sur le rayon le plus proche du plafond, ne vit point entrer l’amant dépossédé.

Celui-ci, frappant de sa trique le bois creux de la caisse, éleva la voix, s’adressant à Angèle :

— Voilà comment tu me récompenses, garce, de tout le bien que je t’ai fait ? s’écria-t-il. C’est dans ma maison que tu as tellement engraissé, que tu as amassé tant d’argent ? Et tu me quittes sans seulement me prévenir, tu me racontes que tu t’en vas passer un mois dans ton pays, chez tes parents, et tu te maries avec un propre à rien, tu t’installes ici, à dix pas de chez moi, pour me narguer, mauvaise femme !

Il est vrai qu’Angèle, craintive jusqu’à l’aberration, n’avait point osé lui dire la vérité, qui pourtant ne pouvait manquer de se faire jour, et fâcher alors davantage M. Dujardin. C’est ainsi que la peur engendre les imprudences les plus insensées.

Lorillard avait repris terre. Il observait la scène avec douleur, sans oser se permettre d’intervenir, redoutant d’aggraver le scandale et plus encore de recevoir des coups. Angèle, détournant la tête ne répondait pas, elle respirait à petits coups pénibles, comme une carpe qu’on vient de tirer hors de l’eau. M. Dujardin, de plus en plus irrité, se tourna vers les clients intéressés par l’algarade, et il les prit à témoins de l’indignité d’Angèle.

— Voilà dix ans qu’elle est ma maîtresse, hurlait-il en la montrant du doigt, dix ans que nous vivons ensemble, et que je lui donne tout ce qu’elle veut. Et maintenant, sans un mot, elle s’en va épouser cet imbécile-là !

Sa main, à présent, désignait Lorillard apeuré. Portant, injurié de la sorte, il essaya de prouver quelque courage, et balbutia :

— Vous… vous… n’êtes pas poli, Monsieur Dujardin…