Il fit un pas timide vers le bonhomme, et il reprit :

— Je vous prie de sortir de ma boutique.

— Ta boutique ? répondit l’autre, tu veux dire ma boutique. Je sais bien que c’est moi qui l’ai payée. Attends in peu !

Et, frénétique, il se mit à frapper de tous les côtés à grands coups de canne, sabrant les biscuits, brisant les bouteilles, jetant bas les piles de conserves, éparpillant sur le plancher les lentilles et les haricots secs, faisant rouler jusqu’au ruisseau les boîtes rondes des camemberts. Les assistants, effrayés, s’enfuyaient en criant, et Lorillard, à la vue du désastre qui semblait, dès ce premier jour, ruiner, son épicerie, s’échappa dans la rue en appelant à l’aide.

Un agent de police arriva bientôt, et Fortuné lui expliqua que le vétérinaire, mordu sans doute par quelqu’un de ses animaux, était devenu enragé. Le sergent de ville arracha difficilement de la boutique M. Dujardin, qui concassait à cette minute les porcelaines décorées que Lorillard avait exposées pour les offrir, comme primes, à ses premiers acheteurs.

Défaite et pleine de honte, Angèle sanglotait à la caisse. Traversant le magasin désert et ravagé, Fortuné vint consoler sa femme. Il souriait et se frottait les mains, il paraissait maintenant éprouver la satisfaction la plus intense.

Angèle, fixant sur lui ses yeux brillant de pleurs, lui demanda :

— Pourquoi ne m’as-tu pas défendue ? Pourquoi ne l’as-tu pas empêché de tout briser ?

— C’est beaucoup mieux ainsi, répondit lentement Fortuné. Ce soir même, j’enverrai à Dujardin la note de ce qu’il a détruit, et je doublerai les prix d’achat. Il paiera, s’il ne veut pas aller en correctionnelle. Nous gagnons, dès la première matinée, cent fois plus que nous ne pouvions espérer.

— Mais il a dit, devant tout le monde, que j’avais été sa maîtresse !