— C’est le meilleur, cela, déclaré Fortuné ravi. Oui, une vraie chance ! Ces quelques mots, vois-tu, vont nous rapporter davantage encore que les dégâts. Cinq mille francs, il ne s’en tirera pas à moins de cinq mille francs ! Ah ! ah ! il y a des témoins…
C’est ainsi que l’ambitieuse rapacité de Lorillard sut mettre à profit la jalousie du vétérinaire et transmuer l’injure en argent. On ricana quelque peu, dans le quartier, d’apprendre qu’Angèle, pendant dix ans, avait régalé M. Dujardin des délices de son corps énorme. On se plut à rappeler la blanche toilette des noces, et les fleurs d’oranger, symboles menteurs, dont la nouvelle épouse s’était parée avec tant de profusion. Mais Fortuné, inaccessible à la moquerie, et cupide par-dessus tout, recueillit les témoignages, fit dresser état des pertes subies et constater la diffamation. Puis il demanda huit mille francs d’indemnité, par l’entremise d’un homme d’affaires.
La colère de M. Dujardin s’était effacée. Il ne souffrait plus que dans son cœur, et pleurait de se voir abandonné par Angèle. Il pleurait surtout le matin, à quatre heures et demie. Car il avait conservé l’habitude de monter, sitôt éveillé, à cette chambre désormais inhabitée, où, tant de fois, il avait amoureusement servi sa belle servante. Il se jetait sur le lit, respirait l’odeur des draps, baisait passionnément ce traversin où la tête chérie s’était posée. Et puis il s’en allait, pliant l’échine et soupirant, purger des perroquets, sinapiser des levrettes, ausculter des chats pulmoniques. Mais, quoiqu’il fît, c’était toujours à Angèle qu’il songeait.
Il sentit bien quelle faute il avait commise en agissant avec tant de violence, et surtout en divulguant une vérité qui devait rester secrète. L’avocat qu’il alla consulter lui laissa peu d’espoir d’échapper à une condamnation, si l’on portait le litige en justice. Le vétérinaire se résigna. Il fit appeler Lorillard, le reçut seul à seul, et se permit alors de l’injurier tout à son aise, le traita de gredin, et lui versa l’argent.
Fortuné le compta, l’empocha, donna quittance, et saluant et en remerciant, dit au vétérinaire qu’il pourrait recommencer, quand bon lui semblerait, et au même prix, la cérémonie de l’autre jour.
Si la passion de l’argent fit ainsi commettre à Fortuné une telle bassesse, l’amour, d’autre part, conduisit M. Dujardin à une conduite indigne de lui. On le vit bientôt s’humilier à un tel point qu’il venait lui-même acheter sa nourriture à l’épicerie. Il réclamait seulement pour faveur, en raison de l’importance de ses acquisitions, que ce fut Angèle elle-même qui le servît de ses belles mains.
Cependant Lorillard ne parvenait point à donner à son commerce l’ampleur rêvée. La vente s’élevait à peine au-dessus de ce qu’elle était sous les Brigontal, elle restait excessivement modeste. Et Fortuné comprit bien vite qu’il devait chercher le succès dans de nouvelles améliorations. Il résolut de s’aider des huit mille francs soutirés au vétérinaire pour porter au grandiose son effort mercantile.
Des affiches et des prospectus apprirent à la population que l’épicerie Lorillard, à la demande générale, ouvrait deux nouveaux rayons, l’un de vins fins, provenant des meilleurs vignobles de France, l’autre de viande de boucherie, de premier choix et presque à prix coûtant.
Deux angles de la boutique, en effet, furent dorénavant occupés par ces nouvelles marchandises. Un garçon boucher s’occupait, le matin, de débiter les bifsteacks et les entrecôtes, que Lorillard acquérait à fort bon compte.
On sait que les veaux, vaches, bœufs et moutons, bien que menant à la campagne une vie plus saine que celle de la plupart des hommes, sont pourtant, tout comme ces derniers, attaqués par un assez grand nombre de maladies, dont plusieurs leur sont spéciales, telles que la fièvre aphteuse et beaucoup d’autres. Ces affections rendent leur chair dangereuse pour l’alimentation, si bien qu’il est interdit d’en vendre. Mais d’habiles négociants, installés presque tous aux portes de Paris, ont établi des abattoirs clandestins où périssent discrètement les moutons tuberculeux, les cochons trichinés, et les chevaux morveux dont il est fait chaque jour des hectomètres de saucisson. C’est dans un de ces abattoirs irréguliers, mais cependant prospères, que Lorillard achetait la carne dont il repaissait sa clientèle, avec un bénéfice dont il demeurait enchanté.