Pour le vin, il s’était avisé que, vraiment, il fallait être sot pour le faire venir de bien loin, payer le vigneron, les transports, et tant et tant d’intermédiaires, alors qu’il n’est point malaisé, en s’y prenait avec soin, de le fabriquer soi-même. Manquant de lumière sur cette partie de la science chimique, il se procura l’un de ces traités que des hommes de bien ont rédigés pour dévoiler les fraudes, et qui servent principalement à instruire les fraudeurs.

Lorillard, ainsi renseigné, fit de sa cave un laboratoire. Il s’y environnait de substances délétères, telles que la litharge, qui est un dangereux oxyde de plomb, le tartrate de potasse, et aussi d’une infinie variété de bois de teinture, de sirops de mûres et de framboises, et même diverses sortes de gros vins d’Espagne, dont il mettait un peu dans son mélange. Il ajoutait à cela plus ou moins d’alcool, et quelquefois du sucre. Certains sels de houille donnaient le bouquet, sauf pour le « vieux Bordeaux » que l’on imite mieux en employant l’iris de Florence.

Ce qui coûtait le plus cher à Fortuné, en somme, c’était la verrerie, les capsules d’étain colorié, les étiquettes de toutes les sortes. Mais, dans l’ensemble, la dépense restait faible, Et quel plaisir pour le jeune commerçant, lorsque, la journée terminée, prêt à quitter sa cave empuantie, il contemplait toutes ces bouteilles de Bourgogne, de Sauternes, de Château-Laffitte, rangées autour de lui, et dont il pouvait dire, tout bas, qu’il en était à la fois le père et le parrain.

C’est avec raison que l’on répète que le travail reçoit toujours sa récompense. Lorillard eut la joie de voir les clients affluer vers les chairs maladives qu’il leur offrait, et se gorger des bons crus qu’il composait pour eux. Il connut ces heures de glorieuse angoisse où l’étal était vide, et vide le porte-bouteilles, tout, absolument tout étant vendu. Alors, il s’en allait vers sa douce Angèle, et lui annonçait d’une voix triste :

— Je manque des ventes ! Il n’y a plus de veau, plus de bœuf, plus de mouton. Tout le saucisson est parti. Et je n’ai pas fait hier assez de Médoc.

Elle le consolait en lui représentant quelles recettes ils encaissaient ces temps-ci, grâce à ses combinaisons admirables et hardies.

Certes, il eût suffi aux Lorillard de continuer aussi heureusement leurs affaires pour devenir riches en moins de deux ans. Mais des difficultés cruelles survinrent au bout de peu de mois. Certaines furent les âpres fruits d’un hasard ennemi. La jalousie, la malignité des hommes engendrèrent les autres.

Jamais, peut-être, la boutique n’avait été à ce point bourrée de clients, jamais encore, sans doute, la majestueuse Angèle n’avait entassé dans son tiroir autant de billets de banque, que ce matin que la mauvaise fortune avait cependant choisi pour abaisser mon ami Lorillard. Ce dernier, l’âme contente, s’empressait auprès des pratiques, en servait trois en même temps, et savait dire à chacune le mot de politesse qui détourne de regarder la balance, pour s’assurer que l’on n’est pas volé sur le poids. Il remplissait avec promptitude le filet des ménagères, et criait vers la caisse, s’adressant à Angèle, l’énoncé des sommes à percevoir. De temps à autre, il observait Victor, le jeune garçon boucher. Car Fortuné n’ignorait pas qu’il faut étroitement surveiller les subalternes, capables, comme lui-même l’avait été, de tromper le patron et de trafiquer à son détriment.

Comme Lorillard, donc, regardait Victor, il vit celui-ci enfoncer son couteau dans un foie de veau tout entier, dont plusieurs personnes, chacune s’efforçant de passer la première, sollicitaient instamment des tranches. Mais à peine la lame pénétrait-elle dans la masse sombre et luisante du viscère, qu’un accident réellement horrible se produisit. Un long jet verdâtre sortit du foie, couvrit la face rouge de Victor, et retomba sur le plancher en éclaboussant de gouttes gluantes les spectateurs les plus proches.

Lorillard, à ce coup, manqua de sang-froid. L’effet qu’un si affreux spectacle produisait visiblement sur l’assistance irrita tant le cher garçon qu’il s’élança vers Victor et lui reprocha durement sa maladresse.