C’était une injustice. Le jeune boucher y fut sensible. Pourquoi s’en prenait-on à lui, si le veau était cancéreux ? Aussi, tout en s’essuyant le front avec les doigts, Victor répondit, d’une voix élevée :
— Ah ! pardon ! Ce n’est pas ma faute, à moi, si vous vendez la viande des bêtes crevées, hein ? et crevées de sales maladies !
— Taisez-vous, Victor, vous mentez ! s’écria Lorillard, palissant.
Mais Victor, dénouant les cordons de son tablier maculé, le jetait droit devant lui, signifiant, par ce geste décisif, sa volonté de quitter la place.
— C’est une abomination ! crièrent les gens, — un assassinat ! — Nous faire manger cela ! Allez chercher la police, qu’on arrête ce dégoûtant…
Heureusement pour Lorillard, elle arriva, la police.
Elle l’eût trouvé déchiré par le peuple, si elle avait tardé. Soucieux avant tout de rétablir l’ordre, les agents n’écoutèrent point les protestations des furieux, et firent évacuer la boutique. Fortuné, grâce à eux, ne reçut que quelques coups de pied, de poing, et de parapluie.
Mais ce fut en vain qu’il installa lui-même, le lendemain, son étalage de boucherie. Les mouches seules s’en approchèrent. Au bout de quelques jours, il ferma ce rayon discrédité, se demandant même s’il ne faudrait pas bientôt fermer le magasin tout entier, car presque personne ne s’y montrant plus, fût-ce pour acheter du sel. Pourtant, comme certains consommateurs, plus simples que le gibier des champs, perdent facilement la mémoire des maux endurés, on en vit quelques-uns revenir à la boutique. Lorillard, du reste, cherchant à surmonter la malchance, se plaignait partout de la calomnie qui le ruinait, et il assurait que l’accident dont on avait tant fait de bruit était des plus naturels, et se produisait journellement dans les meilleures boucheries.
— Que voulez-vous, répétait-il, je n’y étais pas, moi, dans ce veau ! Et Victor, un fainéant qui savait que j’allais le mettre à la porte, s’est vengé en essayant de me porter préjudice…
A la prière d’Angèle, M. Dujardin déclara publiquement, à diverses reprises, que les viandes qu’il avait achetées chez Lorillard étaient irréprochables. Le vétérinaire mentait. Mais, dominé par l’amour, il ne pouvait refuser ce sacrifice à celle qu’il continuait d’adorer, humblement. Et quoique l’on doive réprouver le mensonge, il faut convenir que celui-là provenait d’une grande âme, capable d’oublier, non seulement la trahison, mais encore, ce qui est beaucoup plus grave aux yeux de la plupart des hommes, l’extorsion d’une somme de huit mille francs. Ainsi sont les cœurs vraiment tendres, ils ne peuvent garder que quelques minutes à peine une rancune à l’objet de leur passion.