Comme M. Dujardin possédait le diplôme de l’École d’Alfort, et que sa science vétérinaire était donc garantie par l’État, la déclaration du brave homme influença le public. Et les gens du quartier, qui avaient excommunié Lorillard, revinrent sur leur jugement. Le scandale du foie de veau s’apaisait, la boutique de la rue Rodier reprenait son animation, et si Fortuné ne rouvrait pas son « rayon » de boucherie, c’était uniquement parce que les bouchers voisins avaient déclaré qu’ils dénonceraient leur concurrent, à la première occasion. Notez pourtant qu’eux-mêmes se fournissaient volontiers aux abattoirs officieux.

Fortuné, voyant ses progrès arrêtés dans cette direction, résolut de donner plus d’importance encore à sa manufacture de vins. De ce côté, les affaires marchaient à souhait, et la réputation de l’épicerie Lorillard dépassait les limites de l’arrondissement, atteignait jusqu’aux bords de la Seine. Il fallut embaucher deux garçons, qui s’en allaient, avec des paniers sur le dos, livrer des bouteilles tout le jour.

Lorillard, paresseux de sa nature, mais stimulé par l’appétit du gain, sut déployer une activité formidable pour suffire aux commandes. Il passait la journée dans son laboratoire, et souvent même la soirée, à mélanger, combiner, transvaser ses liquides. Et quand il remontait à la surface du sol, en clignant des yeux à la lumière, il croisait ses bras nus, rougis comme ceux d’un teinturier, et il disait à Angèle :

— J’ai fait aujourd’hui trois baquets de Moulin-à-Vent, et un seau de Chablis.

On a bien raison de dire que, pour le vulgaire, le faux est plus agréable que le vrai, puisque les pratiques de Lorillard se gargarisaient béatement de ses sophistications redoutables, tandis qu’un pauvre petit benêt de négociant en vins, établi depuis peu dans la même rue Rodier, n’arrivait point à vendre ses marchandises, loyales cependant, mais offertes sans astuce.

Le succès qu’obtenaient ses productions porta l’insatiable Lorillard à fabriquer en trop grandes quantités, trop rapidement, sans prendre un soin exact des doses chimiques. Aussi arriva-t-il qu’un plein cuvier de « vieux Chinon » mis en bouteilles et réparti entre de nombreux acquéreurs, empoisonna quatre-vingt-sept personnes, le « vieux Chinon », par malheur, contenant une excessive proportion de litharge. Fortuné, cette fois, s’était trompé. Qui donc ne s’est jamais trompé ? Nul ne mourut, mais les quatre-vingt-sept buveurs innocents furent tourmentés d’une colique si violente, de vomissements si cruels, de brûlures d’estomac tellement ardentes, qu’elles en vinrent à penser, quoique avec peine, que le vin de Lorillard n’était pas purement naturel. Plusieurs osèrent interroger le commerçant à ce sujet. Mais lui, ferme comme un rocher, expliqua que la vigne, lorsqu’elle devient la proie de certains microbes, peut produire un raisin, beau d’apparence, mais dont on tire un vin dangereux pour ceux qui en boivent un peu trop. Ces arguments, tout à fait imaginaires, convainquirent les questionneurs. Car Lorillard, en cette occasion, citait beaucoup de termes techniques, et l’on ne croit vraiment que ce que l’on ne comprend pas.

Un pharmacien du voisinage, homme sévère, et qui ne buvait que de l’eau, eut à remédier aux maux d’entrailles de nombreux clients, leur conseillant gratuitement des médicaments onéreux. Bien qu’il eût beaucoup profité de cet accident, le pharmacien, par curiosité, se procura un vieux reste de ce Chinon vénéneux, demeuré au fond d’une bouteille. Et, l’ayant analysé, il découvrit que c’était miracle si les quatre-vingt-sept personnes n’avaient point péri dans les convulsions. Il fit alors acheter chez Lorillard quelques autres échantillons, qu’il étudia de la même manière. Ayant enfin transcrit sur une double feuille de papier le résultat de ses travaux, il crut bien faire en le portant à la Préfecture de police. Peut-être espérait-il une récompense, des félicitations. En ce cas, il fut déçu. Car l’honorable fonctionnaire de la Répression des Fraudes, levant doucement les épaules, lui montra du doigt des montagnes de dossiers, et lui dit avec tristesse :

— Chacune de ces feuilles, dont vous voyez ici un immense amoncellement, dénonce une tromperie, une sophistication, souvent dangereuse, toujours criminelle. Nous avons mis tous nos soins à rechercher les coupables, dont un nombre énorme nous est connu. Mais nous sommes las, Monsieur, de l’inutilité de notre travail, et de voir que chacune des affaires que nous mettons en train amène aussitôt un ordre de ne pas la poursuivre. Si réellement votre épicier est un escroc, soyez sûr qu’il trouvera des appuis, et que ni vous ni moi nous ne pourrons rien contre lui.

Et ce sage, en souriant, reconduisit l’apothicaire indigné.

Il arriva pourtant que les fabrications de Lorillard, à la longue, ulcérèrent de plus en plus le tube digestif des clients. On dut, dans la même semaine, porter plusieurs de ces derniers à l’hôpital. Et la terrible vérité, que le pharmacien aidait, se répandit tout à coup. L’émeute se déchaîna contre le magasin de Fortuné, que la police, cette fois encore, réussit à protéger. Tant de plaintes furent portées qu’il fallut promettre une enquête. Mais, quand elle eut lieu, Lorillard avait depuis bien des jours anéanti son matériel, et jeté dans l’égout, en pleurant, ses Bourgogne, ses Saumur, ses Bordeaux et ses substances chimiques. Ainsi, par un sacrifice pénible, il écarta de lui la menace d’un procès.