Mais ce coup parut être pour son établissement le coup de la mort. Amputée des deux rayons qui faisaient sa puissance, et discréditée devant la clientèle, l’épicerie Lorillard ressembla dès lors à un lieu de malédiction où personne ne s’aventurait plus. Angèle maigrissait, assise devant la caisse inutile. Et Fortuné, quand il sortait le matin pour installer un étalage méprisé, trouvait sur les volets de fer, sur les panneaux de bois et jusque sur le trottoir, des inscriptions tracées à la craie qui le traitaient d’empoisonneur et de brigand. Il ne s’en fût aucunement froissé, s’il eût continué de gagner de l’argent. Au contraire, il en perdait. Aussi s’aigrissait-il de jour en jour. Il le montra, lorsqu’un enfant sans éducation, faisant de ses mains un porte-voix, lui cria du milieu de la rue :
— Hé ! dis donc, Borgia, quand feras-tu faillite ?
Plusieurs passants s’arrêtaient, ricanaient. Durement blessé, Lorillard, debout sur le seuil et levant les bras, exclama dans un élan de fureur et de désespoir :
— Est-ce qu’il y a un gouvernement, oui ou non ? Et s’il y a un gouvernement, pourquoi ne protège-t-il pas le Commerce ?
Et il ajouta, en se frappant coléreusement la poitrine :
— Je paye ma patente, hein ! Qu’est-ce qu’on veut de plus ?
VII
L’épicerie Lorillard descendait aux abîmes. Entièrement privée d’acheteurs réguliers, elle ne voyait plus entrer, et de loin en loin, qu’un client de passage, ignorant la chronique du quartier. Une année s’était écoulée depuis que les Brigontal avaient cédé la place à Fortuné, et tous les rêves de celui-ci, déjà, s’étaient évanouis. Il reconnaissait sa faute, à présent. Après l’affaire des vins, il aurait dû vendre le fonds, même à perte, et s’établir ailleurs avec l’argent amassé. Mais Lorillard s’était entêté dans l’espoir de remonter la mauvaise pente. Les pertes subies chaque jour diminuaient le capital. Il ne restait plus qu’à attendre, comme une mort lente, la banqueroute inévitable.
Plein de ces pensées rudes, Lorillard se promenait un jour, de long en large, dans sa boutique. Vous eussiez cru contempler un capitaine sur le pont de son navire en perdition. Angèle n’était point à la caisse. Retirée dans la cuisine elle y préparait le repas, elle-même, car elle avait congédié sa petite bonne, par économie.
C’est à ce moment que Mlle Brigontal pénétra dans le magasin. La borgne Béatrice n’avait point changé ; elle se conservait toujours maigre, toujours jaune, toujours effrayante à regarder. Mais elle portait dans ses bras un petit enfant emmailloté. Elle s’approcha de Lorillard, et, lui présentant le poupon, elle dit :