— C’est ton fils.
Elle ajouta : Il a trois mois maintenant. Compte un peu. Lorillard secoua les épaules.
— Cela ne me regarde pas, répondit-il. D’abord, rien ne prouve que ce moutard-là soit mon fils.
— Oh ! peux-tu parler comme cela ! Veux-tu donc que je dise à tout le monde ce que tu m’as fait ?
— Il n’y a pas de témoins, répliqua Lorillard tranquillement, et tu ne feras croire à personne que j’aie touché ta vilaine peau. Allons, va-t’en.
Mais Béatrice s’assit en geignant. Le mioche se mit à vagir. Alors la pauvre mère, dégrafant son corsage, en tira un sein noir, sec et ridé comme du caoutchouc hors d’usage, et elle le laissa pendre jusqu’aux lèvres du nourrisson. Tout en allaitant, elle racontait, plaintive, comment le père Brigontal l’avait chassée, en la traitant de gourgandine. Le vieillard ne voulait point croire qu’elle eût été engrossée par un hermaphrodite, et, dans tous les cas, il était trop content de se débarrasser de sa fille pour lui pardonner une faute dont il eût payé les frais. Car il savait que les enfants coûtent cher à élever, même en Auvergne, et il ne se souciait point d’augmenter sa dépense. Donc, Béatrice était venue trouver son suborneur, et elle exigeait qu’il lui servît une pension. Faute de quoi, ajoutait-elle en gémissant, elle devrait se faire courtisane, vendant son corps aux hommes, afin de vivre et d’entretenir son fils.
— C’est une idée, répartit Lorillard. Car je ne peux te donner un sou. Prends, si tu veux, une boîte de sardines, et sauve-toi vite, pour que ma femme ne t’aperçoive pas.
Béatrice accepta les sardines et se retira, promettant de revenir bientôt.
Fortuné n’avait qu’un ami, charcutier retiré des affaires, qui logeait en face de la boutique. M. Calandrap, misérable en 1914, avait fait, les années suivantes, une fortune inattendue. Il s’était pris d’amitié pour son jeune voisin au moment même où celui-ci voyait s’effondrer ses entreprises. Un soir que les Lorillard dînaient chez lui, et se repaissaient comme des parents pauvres, il dit au malheureux épicier :
— Je vous estime beaucoup, car vous êtes un adroit travailleur. La chance vous a manqué. Vous vous êtes établi trop tard, après le bon moment. Vous n’avez pas connu le temps des colis, des colis pour les soldats du front ! Ah ! les pâtés de foies gras, en farine et saindoux, les conserves de volaille où l’on ne mettait que des os et de la gélatine, et tous ces détritus que nous enfermions dans des boîtes soudées, et que nous vendions si cher ! Vous avez fait de votre mieux, mais les beaux jours étaient passés. Enfin, ne vous découragez pas. La situation politique est encore bien trouble. Peut-être aurons-nous bientôt une nouvelle guerre.