— Ah oui ! dit Lorillard en soupirant. Si cela pouvait revenir !

— C’est très possible, reprit M. Calandrap. Dans ce cas, nous nous entendrions peut-être tous les deux. Vous avez de l’étoffe, et je m’associerais volontiers avec vous…

Depuis lors, ce fut avec fièvre que Fortuné lut les journaux. Chaque incident diplomatique lui donnait une espérance. Mais les mois s’écoulaient, et le sanglant Mars, qui se nourrit de la chair des hommes et exalte les négociants bien plus que les militaires, le sanglant Mars ne consentait point à broyer de nouveau les nations. Et le gouffre était en vue, où devait s’engloutir l’épicerie Lorillard.

Un matin de ces jours d’épreuve, Fortuné, assis à la porte de sa boutique décriée, regardait en face de lui, avec un haineux découragement, ces maisons dont les locataires ne lui achetaient plus rien. Il éprouvait l’envie de se procurer, avec le reste de son argent, assez de mélinite pour faire sauter tout ce quartier barbare. Comme il s’abandonnait à ces imaginations désespérées, il vit un passant s’arrêter devant le magasin et en considérer l’enseigne avec un étonnement prolongé.

C’était un gros jeune homme à la face rasée. Tous ses doigts se chargeaient de fortes bagues d’or.

Un riche pardessus, à col de fourrure, s’arrondissait sur son échine. Et plus Fortuné observait l’inconnu, plus il croyait en reconnaître les petits yeux enfoncés, noirs et brillants comme ceux des rats. Mais Lorillard n’osait interpeller un personnage de si bel aspect.

Lui, au contraire, regardant soudain l’épicier, s’écria, joyeux :

— Hé ! c’est bien toi, mon vieux Fortuné ! Tu te souviens de moi, n’est-ce pas ? Gentillot, Ernest Gentillot…

— Si je me souviens ! répondit Lorillard, se levant avec déférence. Comme tu as changé ! Est-ce que tes parents sont toujours dans la chiffaille ?

Mais Gentillot, de la main, lui fit signe de se taire, et murmura, souriant :