Gentillot habitait à Passy un appartement confortable et magnifique. Fortuné s’assit avec vénération sur un canapé Louis XVI, posa craintivement les pieds sur un tapis de haute laine. Et il parla. Il raconta toute sa vie, depuis le temps où il avait quitté la cité des chiffonniers, décrit ses débuts, ses succès, et puis enfin le désastre sans recours.

— Je suis perdu, dit-il en terminant, je ne pourrai pas me relever, à moins que nous n’ayons une nouvelle guerre.

— Es-tu fou ? s’écria Gentillot. Et il éclata de rire. — Est-ce que tu ne sais pas que l’après-guerre est bien meilleure pour les affaires ? D’où sors-tu donc, mon pauvre vieux ? Nous autres, c’est surtout depuis 1918 que nous avons gagné…

— Nous autres ? répéta Lorillard, qui ne comprenait pas ce pluriel.

Mais Ernest poursuit avec enthousiasme :

— Jamais, jamais on n’a connu cela ! On brasse aujourd’hui de l’argent par tonnes, par wagons ! Songe donc, les stocks américains, les licences d’importation, et les changes, et le reste ! Un monde, mon vieux, un monde… Le tout, c’est d’être renseigné, et d’avoir des relations…

— Mais comment, demanda Fortuné, as-tu noué ces relations ?

Comme il parlait, une jeune femme entra. Elle portait un déshabillé bleu qui lui serrait la taille et découvrait sa gorge. Très belle, de la double beauté de la créature bien faite et de l’idole peinte avec art, elle avait le teint blanc, la bouche écarlate, les yeux agrandis par le kohl, les cheveux d’un blond éclatant et artificiel.

— Reconnais-tu Valentine ? prononça Gentillot.

Non, Fortuné ne la reconnaissait pas. Quel rapport pouvait-il établir entre cette élégante superbe et la fillette de jadis, aux jupes crottées, aux cuisses crasseuses, qui l’avait, lui Lorillard, déniaisé à treize ans ?