Elle s’assit près de lui et parut le revoir avec émotion. Toutes les femmes ont du cœur. On ne le dit pas assez. Valentine, si âpre dans sa carrière, comme on le saura, fut touchée de retrouver l’un de ses premiers amants. Elle lui parla d’un ton affectueux et ne se retira que lorsqu’il eut promis de revenir de temps à autre chez elle.

Car elle était chez elle, ici, Ernest l’expliqua. Il servait, en somme, d’intendant à sa sœur. Il faisait les courses, exécutait les ordres, s’acquittait des transactions. Oh ! il ne se plaignait pas, le métier en valait la peine…

Il racontait franchement, et même avec un peu d’orgueil, comment Valentine et lui, non sans peine, étaient parvenus si haut. Ernest se flattait d’y avoir utilement concouru, en dirigeant bien sa cadette. Sans lui, elle serait encore la petite pierreuse de rien du tout, qui, à dix-sept ans, arpentait déjà les trottoirs suburbains, pour un profit médiocre. Il n’avait jamais souffert que sa sœur eût d’autre soutien et conseiller que lui. Il la contraignit à faire des économies jusqu’au moment où elle put se nipper avec assez d’éclat pour fréquenter les maisons de rendez-vous les plus huppées. Ce n’était pas mauvais, surtout en 1918, avec les Américains. Mais la fortune ne vint qu’après l’armistice, quand Valentine se lança dans les milieux d’affaires et même de politique. Elle dédaigna, dès lors, de vendre ses nuits à prix fixe. Elle les donna, mais en choisissant supérieurement ses bénéficiaires. Au lit, avant l’étreinte, elle exigeait, selon les cas, un bon avis : — Pouvait-on compter, par exemple, sur la baisse du franc, et râfler des livres, des dollars ? Ou bien elle se faisait donner la préférence pour des achats de stocks avantageux, des promesses d’adjudications pour les régions dévastées. Ernest ensuite, s’occupait des dollars, rétrocédait les stocks sans les avoir vus, repassait les commandes moyennant commission.

Lorillard haletait d’envie en écoutant ces choses. Gentillot s’en aperçut, et dit avec cordialité :

— Écoute, mon vieux, j’essaierai de te procurer une affaire. Valentine te rendra volontiers service…

Il dévisagea Fortuné, cligna des yeux, et ajouta :

— J’ai bien remarqué qu’elle était très heureuse de te revoir. Hé ! les femmes se souviennent toujours de leurs premiers amis… Mais je suis gentil, hein ? et il ne faudra pas m’oublier.

Ernest, en même temps, frottait son pouce sur son index, comme pour compter des billets de banque.

— Naturellement, exclama Fortuné, tu aurais ta part !

— Alors, déclara Gentillot, je vais m’occuper de toi tout de suite. Voyons… des fournitures pour les troupes d’occupation en Syrie ? Qu’est-ce que tu en dis ? Valentine a un ami très bien placé pour nous obtenir cela.