— Parfait ! surtout s’il s’agit de conserves, répondit Lorillard, qui déjà songeait à s’appuyer sur la science du bienveillant Calandrap.

— Mais il te faudra des fonds ?

— J’en aurai, répliqua Lorillard, certain que le même Calandrap lui en prêterait.

— Du reste, prononça gravement Ernest, on trouve toujours à emprunter, sur les commandes de l’État. Ainsi, c’est entendu. Je vais parler à Valentine, et dès qu’il y aura du nouveau, tu me verras arriver chez toi. Mais surtout, ne jase pas, c’est trop sérieux.


Fortuné, plein d’une exaltation frénétique, regagna son épicerie. Angèle y était assise. Elle croisait les mains sur son ventre pareil à une citrouille revêtue de drap. Elle méditait. Son front, habituellement uni, se creusait de ces rides horizontales qui dénotent la concentration de la pensée. Elle se leva, baisa les joues de son Fortuné, puis elle lui dit, insinuante et sérieuse :

— Mon amour, veux-tu m’écouter ? Je viens de réfléchir, je crois que j’ai trouvé ce que nous avons de mieux à faire. Abandonnons cette boutique, et, avec le peu de bien qui nous reste, allons nous installer à la campagne. Nous y louerons une petite ferme, où nous élèverons des volailles et des bêtes à cornes. Je sais traire les vaches et fabriquer plusieurs sortes de fromages.

Lorillard se mit à rire, convulsivement. Et il répliqua, d’un ton dédaigneux :

— Qui donc a jamais fait une grande fortune dans une petite ferme ? Qui donc, même, a jamais fait fortune en travaillant de ses propres mains, fût-ce à traire des vaches et à fabriquer des fromages ? Pauvre chère Angèle, laisse-moi diriger notre barque. Je suis sur le point d’entreprendre des affaires énormes, entends-tu ?

— Je n’insiste pas, reprit Angèle. Mais j’ai peur. Il a l’occasion de se casser les reins, celui qui essaye de monter trop haut. Tandis que dans notre petite ferme nous vivrions si tranquillement heureux !