— Alors, dit Fortuné, pourquoi ne veut-elle pas me faire un peu plaisir, et me procurer une bonne occasion, quand cela lui serait si facile ?
— Mais justement parce qu’elle t’aime, mon vieux !
— Les femmes sont incompréhensibles, prononça Lorillard désolé.
— Elles raisonnent très juste, assura Gentillot, et très vite, surtout ma sœur. Crois-moi sur parole.
— Il le faut, répondit Fortuné, car je n’y entends goutte.
Découragé, il cessa de questionner, et il écouta Gentillot, qui commençait enfin de s’expliquer clairement :
— Voici ce qui s’est passé, continuait Ernest. Après ton départ, l’autre jour, nous nous mettons à table pour déjeuner. Valentine me parle de toi : « Il est gentil, n’est-ce pas, Fortuné ? Il est devenu très beau garçon… » Elle reste rêveuse, à regarder son assiette d’un air sentimental, puis elle me dit : « Cela m’a fait quelque chose, de le retrouver… » Je réponds : « A moi aussi. » — « Ce n’est pas semblable, reprend-elle d’une voix sucrée. Tiens, vois-tu, dans ce moment, il me semble encore être avec lui, sur les gadoues de Vincennes, avec sa tête sur ma poitrine. » Et elle soupirait, mon vieux, tout comme si elle y était vraiment. Je l’observe ; elle avait la larme à l’œil, elle ne mangeait pas, et elle contemplait toujours son assiette comme si tu avais été dedans. Enfin l’amour, quoi ! Jamais il ne lui arrive d’être pincée de cette façon ; c’est une fille sérieuse. Au fond, je n’y trouvais pas de mal, je pensais même que cela te servirait. Je me lance, je lui raconte ton affaire. Elle prend une figure grave, elle réfléchit, puis elle me demande : « Est-il marié, Fortuné ? » « Oui. » Alors Valentine se lève toute rouge, prend son assiette, cette assiette qu’elle avait si longtemps regardée, elle la jette par terre à toute force, si bien que les morceaux en ont rebondi de tous les côtés, et elle me crie : « Est-ce que tu te figures, idiot, que je vais lui faire gagner de l’argent pour qu’il paye une auto à sa femme, et des toilettes, et tout, hein ! jeune crétin ? Tu crois peut-être que je vais me fatiguer le corps pendant toute une nuit, avec ce vieux sale de père Malicet, pour que ce soit une autre qui profite de ma sueur, et de Fortuné par-dessus le marché ? Qu’il dise à sa femme d’aller chercher le père Malicet dans son bureau, et qu’elle obtienne la commande, si elle sait travailler ! »
Elle rageait épouvantablement, ma sœur, elle cognait ses poings sur la table, enfin elle faisait une scène de toute première qualité. Le maître d’hôtel, dans son coin, paraissait s’amuser comme à Guignol. J’en étais froissé ; je trouve que l’on doit se tenir devant les domestiques. Je dis à Valentine :
« — Allons, mon petit, tu n’es pas raisonnable, c’est de la jalousie… »
Elle s’est avancée vers moi, en hurlant :