— Tu auras le fonds et le matériel, avec une petite somme pour commencer. Laisse-moi ton adresse. Je t’enverrai moi-même tes papiers, dès ce soir. Mais tu ne m’ennuieras plus, hein ?

Béatrice, heureuse d’un succès si grandiose, ne crut point faire assez en exaltant, à haute voix, la générosité, la noblesse de Lorillard. Elle affecta d’en être émue au point que ses jambes pliaient, et elle se renversa sur un canapé de cuir. Là, fixant son œil affreux, mais brillant de gratitude, sur Fortuné, elle murmura :

— Je ne suis pas une ingrate, tu sais. Si tu veux ta petite récompense…

— Non, vraiment, répliqua l’autre. Je te remercie, je suis trop occupé, ce matin.

Elle insista, par gentillesse. Puis, voyant que Lorillard ne se décidait pas à profiter d’une occasion si agréable, Béatrice s’assit, et, croisant les jambes avec une pudique dignité, elle reprit, sur le ton de la conversation :

— M. Dujardin va épouser Angèle… Cela lui fera une grosse bête dans sa petite ménagerie… Les hommes ont des goûts extraordinaires… Je ne désire pas t’humilier, mais quand je pense que tu m’as préféré ce tas de graisse ! Tu savais pourtant que je suis belle de corps…

Fortuné réussit difficilement à renvoyer Béatrice. Il tint parole. Elle, de son côté, ne revint plus l’importuner.


C’est vers ce temps que Valentine quitta les affaires, et dit un éternel adieu aux fatigues de sa profession. Elle se retira, comblée de biens, satisfaite d’avoir jusqu’au bout mené ses entreprises, et devinant, prudente, que des temps plus durs approchaient. Très jeune encore, elle avait royalement tissé sa toile. Il ne restait donc plus qu’à faire peau neuve, à s’installer dans la respectabilité.

Ce n’était pas seulement par sagesse que Valentine Gentillot se réjouissait de l’avenir. Elle chérissait Lorillard, et elle s’extasiait en songeant que désormais nul autre homme que lui ne la toucherait. On ne doit pas s’étonner que Valentine s’illusionnât sur elle-même de si étrange façon. Chacun conçoit le Paradis comme un endroit où l’on se repose. A tout le moins désire-t-on, en général, de faire exactement le contraire de ce qu’on fait actuellement. Qui se promène songe à rentrer à la maison, le prisonnier voudrait courir les champs, le fonctionnaire souhaite la retraite, le savetier attend le jour où il ne ressemellera plus les chaussures, la jeune fille s’irrite de rester en friche, et la plus grande volupté des courtisanes est peut-être de coucher seules.