Mlle Gentillot n’allait point absolument jusque-là. Mais elle appréciait surtout Fortuné à cause des souvenirs qu’il vivifiait en elle. Dans ses bras, elle oubliait tous les travaux accomplis, elle redevenait la petite fille de jadis, et cette impression l’émouvait autant que la romance la plus sentimentale.
Elle loua un appartement, avenue de l’Observatoire, et l’aménagea selon ses nouvelles idées, qui n’avaient plus que la décence pour objet. Valentine ne voulut point conserver quoique ce fût de son ancienne installation, rien qui pût lui rappeler l’état qu’elle quittait. Plus de tableaux ni de gravures, à moins qu’ils ne représentassent des personnes convenablement vêtues, ou des paysages. Elle refusa d’acheter, à un marchand qui l’en sollicitait, le groupe en marbre des Trois Grâces, qu’elle trouvait obscène. Même, elle refusa de faire entrer chez elle aucun de ces tabourets carrés que l’on recouvre de tapisserie, parce qu’elle se rappelait très bien avoir rencontré, dans ses voyages, des tabourets du même aspect, mais adroitement machinés, et qui recélaient sous le velours l’une de ces cuvettes d’émail ou de porcelaine qui ont à peu près la forme d’un violon.
Ce fut enfin une rage de pudeur, d’austérité. Fortuné s’en inquiéta quelque peu. Car il avait pris le goût des parfums violents, des coussins profonds, de toute la splendeur spéciale dont Valentine s’était jusqu’alors entourée. Mais il n’y pensa guère. D’autres soucis l’occupaient.
Il était riche, très riche. Mais il sentait qu’il ne saurait être heureux à moins de ramasser encore infiniment d’argent. Il était possédé par la folie du lucre, la soif infinie et toujours croissante du gain. Quelques affaires, malgré tout, lui échappaient, ou donnaient peu de chose. Il entrait alors en fureur, plus mécontent d’un petit insuccès qu’il n’était satisfait d’une belle réussite.
Valentine l’exhortait à montrer autant de prudence qu’elle-même, à réaliser sa fortune et à se contenter des grosses rentes qu’il en tirerait. Il ne pouvait se résoudre à suivre ce conseil, et répondait :
— Encore quelques semaines, quelques mois, et puis je m’arrêterai. C’est impossible en ce moment ; les affaires marchent encore trop bien.
Lorillard avait acheté, en Touraine, un très beau château historique. C’est là qu’eut lieu le mariage de Valentine et de Fortuné. Puis le couple revint habiter à Paris l’appartement aménagé par Valentine, avec tant de soin.
Pendant la première semaine qui suivit les noces, la nouvelle Mme Lorillard vécut dans une joie immense. Elle était mariée, mariée ! Ce mot-là sonnait à ses oreilles comme un titre de noblesse, d’honorabilité. Elle se regardait dans les glaces, et elle murmurait :
— Je suis mariée !
Pendant la deuxième semaine, elle se blasa. Elle estima même que, pour un mari tiré de si bas et porté par elle si haut, un mari acheté, en somme, comme à la foire, Fortuné ne s’occupait point assez d’elle. Elle n’en dit rien, mais commença de se trouver à plaindre.