« Je n’aime plus Fortuné. Pourquoi ? Voilà plusieurs mois, il est vrai, que nous vivons ensemble. Je ne fus jamais habituée à faire constamment le même dîner. Autrefois, alors que je changeais chaque jour de cuisinier, c’étaient sans cesse de nouvelles sauces, tellement que je m’en écœurais. Me voici tombée dans l’excès contraire, qui ne vaut pas mieux. Je me dégoûte de Fortuné parce que je l’ai tous les soirs, comme je me dégoûterais du civet de lapin si l’on m’en servait à tous les repas.

....... .......... ...

« Non ; mon raisonnement ne tient pas debout. On ne peut guère comparer la cuisine et l’amour, si l’on y songe bien. Il existe une infinité de plats de toutes sortes, et l’amour ne se fait réellement que selon une seule recette. Cela est si vrai que, lorsqu’on se trouve à l’étranger, on y mange des mets sans ressemblance avec les nôtres, et l’on s’aperçoit en même temps que les gens s’embrassent de la même manière que sous les autres latitudes. Au point de vue objectif, les hommes sont partout semblables. Il n’y a entre eux que des différences physiques. C’est une question de plus ou de moins. »

Ici venaient plusieurs lignes raturées, signes d’incertitude. Puis Valentine continuait :

« J’ai mal posé la question. La cuisine et l’amour sont parfaitement comparables. C’est par l’accommodement que l’on introduit la diversité dans l’un et l’autre. Dans les deux cas, les viandes ne varient presque pas, mais l’assaisonnement les distingue. Tout réside donc dans l’assaisonnement.

« Ce point étant acquis, par qui donc, à présent, pourrais-je me faire assaisonner ? Le baron ne me plaît point, et, d’autre part, Lucienne m’arracherait les yeux. Le petit N*** ? Non…

« J’ai aperçu récemment près d’ici, à trois reprises, un homme très beau[1], mais dont l’accoutrement est fort singulier. Ses cheveux, longs et frisés, retombent plus bas que ses épaules. Il est vêtu d’une sorte de chemise assez courte, en grosse toile, serrée à la ceinture, semblable, paraît-il, à l’habit des anciens grecs, nommée chlamyde. Les bras de ce personnage, ses cuisses et ses jambes sont nus, et il pose dans la boue, avec sérénité, ses pieds chaussés de sandales. On m’a dit que c’est un prophète, et qu’il danse selon les rythmes sacrés. Il s’appelle Eurysthènes. En le voyant, je suis demeurée surprise, presque vexée. Car je pensais bien avoir connu des hommes de toutes les catégories. Cependant, je ne veux point mentir. Jamais, jamais je n’offris mon corps à un prophète.

[1] Nous affirmons solennellement qu’il ne s’agit pas ici de M. Raymond Duncan, mais de l’un de ses imitateurs, peu connu, du reste.

« Plus j’y songe, et plus ce prophète, qui danse, me séduit. Je l’aime. Son aspect, que je me représente, trouble si profondément ma chair et mon esprit que je suis obligée de m’interrompre… »

Peu d’heures, sans doute, après avoir rédigé ce texte (que nous citons de mémoire), Valentine se rendit chez le prophète Eurysthènes.

Le prophète Eurysthènes tenait boutique au coin de la rue de l’Odéon et de la rue Monsieur-le-Prince. Il y fabriquait des tissus selon les procédés antiques, et il les vendait un bon prix, selon l’habitude moderne.

Valentine le trouva, environné de ses disciples vêtus de chlamydes comme lui-même. Elle lui acheta, deux cents francs, un péplum en toile à sac ; et elle invita le prophète aux réceptions qu’elle donnait le lundi. Mais il répondit, d’un accent américain, qu’il ne se transportait chez les amateurs que moyennant un « cachet » assez élevé, pour prêcher ou danser. Valentine ne marchanda point. Et, dès le premier lundi qui suivit, elle put montrer à ses invités le prophète de son cœur.

Dès ce moment, Fortuné, quoique distrait, observa que le prophète dînait chaque soir entre Valentine et lui, et que Valentine, désormais, sous prétexte de migraines, laissait fermée à clef, toutes les nuits, la porte de sa chambre.

Ces deux indices, et plusieurs autres, firent supposer au mari qu’Eurysthènes prophétisait coupablement avec Valentine. Il ne s’effaroucha point de cette idée, mais voulut savoir si elle était juste. Un jour, Valentine était absente, Lorillard pénétra chez elle, chercha des pièces à conviction, telles que lettres ou photographies. Il trouva beaucoup mieux que cela, c’est-à-dire le propre « Journal » de Valentine.