— Je veux monter une épicerie formidable, une épicerie comme il n’en existe encore aucune, une épicerie enfin, qui aurait la même importance que les plus grands magasins de nouveautés !

— Une épicerie ? dit Lorillard, séduit. Oh ! mais voilà qui m’intéresse…

— Je l’appellerai, reprit Bazenet avec enthousiasme, le Palais de l’Alimentation. Il faudrait trouver des locaux bien situés et les aménager dès maintenant, en attendant cette baisse dont nous parlions, et dont je profiterai en stockant les denrées aux prix les plus bas pour les revendre, comme je le disais, aux plus hauts prix de détail pratiqués actuellement.

Il développa son plan. Lorillard charmé, subjugué, proposa de financer l’affaire. Il fallait des sommes immenses. Pour se les procurer, Fortuné devrait liquider rapidement toutes ses entreprises. Tant mieux. Il était temps, certes de changer son fusil d’épaule…

Avec condescendance, Bazenet accepta d’être, sous Lorillard, le directeur du futur Palais de l’Alimentation. Il se chargea de tout. Qu’on lui remît les millions nécessaires, et l’on verrait !

Bazenet se mit à l’œuvre. Il acquit des immeubles, place X***, fit marché avec un célèbre architecte, des entrepreneurs, ne marchandant pas sur les devis, n’exigeant qu’une chose : le Palais de l’Alimentation devait être prêt dans trois mois.

Et le Palais de l’Alimentation, au bout d’un trimestre, fut prêt. Jamais encore les Parisiens n’avaient contemplé une épicerie si grandiose, si magnifique. Elle ressemblait à un temple. Le sol en était revêtu d’une imitation de mosaïque ; des colonnes de stuc imitaient le porphyre le plus précieux, et sur de longues tables, qui imitaient le marbre, s’étalaient des imitations de tous les produits.

Il faut ajouter, pour être juste, que l’on y voyait aussi les comestibles les plus excellents, des nourritures loyales, des vins authentiques. Mais ces denrées parfaites, présentées avec avantage, étaient étiquetées, sans fausse modestie, nu triple de leur valeur.

Bazenet, qui puisait sans cesse aux coffres de Lorillard, avait dépensé, en un mois, pour deux cent mille francs de publicité. Au jour de l’ouverture, la foule envahit l’immense magasin, le submergea, s’en disputa toutes les marchandises. L’architecte, qui assistait à l’inauguration, se hâta de quitter l’édifice, dans la crainte qu’il ne s’effondrât. Car il l’avait construit de matériaux peu résistants, assemblés avec une rapidité fiévreuse, et de manière économique. Le Palais de l’Alimentation était éclatant, somptueux, royal ; mais il n’était guère solide. Cependant il ne s’écroula point.

Bazenet émerveillait Fortuné. Le directeur de l’énorme épicerie déployait une audacieuse, une fantastique activité. La baisse escomptée s’était produite sur la plupart des marchés, elle semblait atteindre son point extrême. C’était donc le moment de stocker. Et Bazenet stockait, stockait toujours. Il entassait les légumes secs et les pâtés de foies gras, les harengs saurs, l’huile, le chocolat, le vinaigre, les confitures, bien d’autres choses encore. Et, fidèle à sa doctrine, il ne diminuait pas d’un centime les prix de vente. Il eût d’ailleurs été, dans le cas contraire, considéré comme un original, puisque les autres détaillants agissaient de même…