Lorillard, enfin, se trouvait presque au comble de ses désirs. Il passait toutes ses matinées au Palais de l’Alimentation, admirant la réussite de l’entreprise, et contemplant les clients soumis, respectueusement rangés entre les barres de cuivre, et attendant leur tour pour obtenir, à prix très fort, du vermicelle ou du café. Des garçons altiers parquaient le troupeau, avec rudesse. Et Fortuné considérant tous ces braves acheteurs qui lui apportaient si humblement leur pécune, se frottait les mains et ricanait, songeant :
— Quelles bonnes pâtes ! On en fait ce qu’on veut. On les battrait, qu’ils reviendraient tout de même ! J’ai envie d’acheter un fouet, pour essayer…
Car jamais l’orgueil de Lorillard ne s’éleva plus haut. Fortuné, parvenu à ce magique sommet, était réellement l’un des maîtres de l’Empire du Comestible, le plus riche de tous les empires. Dans l’histoire du monde un seul homme, pensait Fortuné, pouvait lui être comparé : Napoléon.
Cependant le grand épicier n’était point heureux dans son ménage. Non seulement Valentine le trompait avec un baladin vêtu d’oripeaux, mais encore elle devenait violente et querelleuse. Le temps était passé où elle surveillait son langage, et n’exprimait que des pensées choisies en des termes décents. Tout le vocabulaire de son passé lui revenait invinciblement à la bouche, et il n’était point d’ordures orales dont Fortuné ne fût quotidiennement blasonné par Valentine. Les domestiques y prenaient plaisir. Il leur était agréable, il leur paraissait comique d’entendre leurs maîtres, en public, se dire « vous », s’appeler « mon ami », « ma chère », — et puis, dans la minute suivante, lorsque par malheur ils se trouvaient seul à seul, faire vibrer les cloisons par leurs éclats de voix, et se jeter à la figure leur mutuelle ignominie.
— Tu n’es qu’un voleur, un misérable, un être ignoble ! criait Valentine.
— Tais-toi, Fleur-de-Gadoue, répondait Fortuné. Si l’on mobilisait tous les hommes qui te sont passés sur le corps, on en ferait la plus grande armée du monde…
On se doute que les insultes ne s’arrêtaient pas là. On en devine facilement les termes, justes quoique violents, mais d’un répertoire que l’on ne peut reproduire. Cependant les domestiques, à l’initiation de « Monsieur » n’appelaient jamais « Madame », entre eux, autrement que « Fleur-de-Gadoue ». Quant au patron lui-même, ils le nommaient, à l’office, « Fortuné-la-Chiffaille », depuis qu’ils connaissaient son origine. Lorillard, pourtant, était mieux considéré que sa femme, car il se montrait volontiers galant avec les bonnes, et, de temps à autre, en mettait une dans ses meubles.
Un matin Fortuné, qui avait quelque chose à dire à Valentine, pénétra dans la chambre de celle-ci. Il ne l’y trouva pas. Mais Armande, la jeune femme de chambre de Mme Lorillard, s’occupait de faire le lit. Peu d’hommes restent insensibles à la vue d’une jolie fille qui fait un lit. Bien qu’elle eût entendu que son maître entrât, et qu’elle l’aperçût en même temps dans une glace, Armande, penchée, continuait de disposer les draps avec application. Se sentant subitement troussée, elle poussa un cri, pour marquer une surprise et un effroi qu’elle n’éprouvait point. Elle se défendit avec une aimable vivacité, prenant soin d’augmenter, par cette lutte piquante, les désirs de son assaillant. Mais enfin, lorsque Fortuné eut promis de la récompenser, elle ne résista plus, et lui livra les charmes de son adolescence déjà savante.
— Quand je pense, dit ensuite Armande, que Madame trompe Monsieur, qui est si mignon, avec un va-nu-pieds !
Fortuné se mit à rire et répondit qu’il ne s’en souciait pas.